« Figure a sea » de Déborah Hay pour le Ballet Cullberg

C'est une expérience déceptive qui attend une bonne part des spectateurs de Figure a sea, de Deborah Hay, s'ils y viennent attirés par la mention du Ballet Cullberg sur l'affiche. Sous la direction de Gabriel Smeets, cette formation n'a rien qui corresponde aux attentes généralement attachées à l'idée répandue d'un ballet, et rien de la culture des grands noms mythiques (Mats Ek, Birgit Cullberg). Très rares parmi ses seize danseurs sont ceux qui évoluèrent sous cette direction historique aujourd'hui dissoute. C'en est à s'interroger sur la pertinence de conserver cette référence dans l'intitulé de la compagnie.

 

La chorégraphe américaine Deborah Hay, invitée à créer pour eux une pièce, aura pâti du malentendu qu'on vient d'évoquer, confrontée à l'incompréhension d'une part non négligeable du public festivalier de Montpellier danse. Plus que toute autre, son écriture renvoie le spectateur à la libre expérience de son propre regard. On n'y trouve jamais une once de hiérarchie. Il n'est pas une figure pour s'imposer sur une autre, ni pour guider le regard de manière préférentielle.

D'une certaine manière, Figure a sea reconduit, à cet égard, des fondamentaux cunninghamiens. Ni narration, ni personnage, ni expressivité. Et quant à la composition dynamique : ni centralité, ni perspective, ni symétrie. Enfin quelque chose de très particulier dans le lien à la musique : alors que celle-ci a été composée par Laurie Anderson, on ne l'entend qu'au niveau de réminiscences étouffées, à peine plissées dans la domination du silence, sans rien du rutilant, de l'enlevé, habituellement attachés à cette musicienne.

Mais tout autant qu'à Cunningham, c'est à Gilles Deleuze qu'on songe, au moment d'aborder les doux remous de Figure a sea. Tout s'y joue par flux et niveaux, branchements et dérivations de pures intensités, lignes croissant par le milieu, proliférations arborescentes où les motifs coulissent, se superposent, s'intercalent et se tuilent, pour s'amalgammer, se diluer et se fondre, au mépris de tout affichage ou fixité.

Regarder cela demande à l'esprit de descendre sur le plateau, et d'y consentir au lâcher-prise. Dix-sept danseurs déplient et brodent une résille de motifs en vif-argent. Ils sont clairs et pondérés, précis, mais la texture d'ensemble est une bruine, une nuée, en essaimage moléculaire. Jamais de ligne droite, jamais d'emportement dans la phrase, et totale dispersion de la notion soliste aussi bien que de groupe. La mer ici figurée offre une douce houle de possibilités infinies, non bornées, indéfiniment mouvantes, et non canalisées. Jusqu'au rivage brouillé, qui gicle en gerbes ascensionnelles léchant les digues des escaliers latéraux du bord de salle.

En friselis et miroitement, cette mer inspire les divagations du rêve, sans jamais menacer du moindre débordement invasif. Le geste y pose et étire un lien au monde non directif, suspendu sans prise d'autorité. Dans leurs décalages permutants, leurs rotations en quinconces, des corps finement élevés dans des sautillements glissés, des demi-pointes nonchalantes, en flottement directionnel, imaginent un kaléidoscope tranquille. Cultivées, les qualités de l'éclipse et de l'effacement y suggèrent une vie qui serait plus heureuse, du fait de moins peser, en des traces discrètes.
C'est un très beau contraste, dans la puissance numérique du groupe.  

Gérard Mayen

Spectacle vu le mercredi 29 juin 2016 au Théâtre de l'Agora (Montpellier) dans le cadre du 36e festival Montpellier danse.
 

 

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