Festival Trajectoires : Libertés chorégraphiques à Nantes

Sur la scène du Théâtre Francine Vasse et au Musée d’arts de Nantes, Aïcha M’Barek/Hafiz Dhaou, Christian Rizzo et autres ont surpris leurs propres habitudes et celles du public. 

Ce ne fut pas un événement révolutionnaire. Plutôt une prise de liberté. Aïcha M’Barek, Hafiz Dhaou, Sofian Jouini (Nantais d'origine franco-tunisienne) et Selim Ben Safia ont investi le Théâtre Francine Vasse de Nantes, non pas pour créer un quatuor, ni une pièce. Probablement. Peut-être n’ont-ils créé que du vent. Mais ce serait alors un fort vent de liberté. Et c’est déjà beaucoup. 

Par leur percutant Sacré printemps, créé en 2015, Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou rendaient hommage à la révolution du jasmin. Plus précisément, leur pièce se référait au street artist  surnommé Zoo Project qui rendaient hommage au martyrs de du mouvement tunisien pour la démocratie et la liberté [lire notre critique]. Mais le couple vit et travaille à Lyon, où il dirige sa compagnie Chatha. Selim Ben Safia et Sofian Jouini vivent et chorégraphient en Tunisie même. Quand ces quatre artistes se rencontreraient, même brièvement, qu’auraient-ils à se dire ? 

Conversations  est une enfant de la nouvelle liberté de parole en Tunisie, mais aussi de la liberté offerte par une résidence de recherche au Théâtre Fancine Vasse [dirigé par Yvann Alexandre, lire notre interview] dans le cadre de Trajectoires. Le public est monté sur le plateau, pour s’asseoir en cercle et voir une conversation gestuelle burlesque entre deux hommes qui se chamaillent, pour partir en voyage filmique dans un village tunisien où s’incrustent les ombres d’un couple s’apprivoisant lentement, pour suivre un homme seul dansant torse nu entre les sièges de la salle ou encore pour se faire éclairer par des projecteurs sa baladant du sol au plafond. On entendit aussi les rires des conversations entre les quatre, enregistrées au cours de leurs séances de création. 

Le sacre du printemps tunisien ?

A la fin, à la surprise générale, le public entier se leva et se mit à danser sur Stravinski. Tous ensemble, sans autre slogan qu’un « You are amazing ! » adressé aux spectateurs. Ce fut une petite rave party improvisée. Mais comment le public a-t-il « marché » aussi facilement, aussi spontanément ? L’ambiance de liberté instaurée par les artistes y est sans doute pour quelque chose. Et la surprise. Car une révolution éclate par surprise. Forcément. « Aujourd’hui, chaque spectateur a fait son Sacre », dit Dhaou à la fin. Ou bien avait-il fait son printemps ? Y a-t-il meilleur hommage à une révolution que de prouver qu’on peut désormais l’évoquer, sans la nommer ? Juste poser une petite graine en vue d’une révolution permanente… La Tunisie en a besoin, et peut faire éclore cette graine-là. 

Galerie photo © Thomas hahn

Que ces Conversations tunisiennes de Nantes débouchent ensuite sur une création ou non, qu’elles inspirent un travail totalement différent ou que tout reste un event, une performance d’un jour, peu importe. C’est un privilège d’y avoir assisté, d’autant plus que ce privilège ne s’exerce au détriment de quiconque. Dans tous les cas, les résidences des quatre chorégraphes au CCN de Nantes et au Théâtre Francine Vasse ont rappelé la nécessité de tels espaces de rencontre et de liberté. Personne ne peut aujourd’hui en mesurer l’impact. L’importance de ces Conversations pour les artistes impliqués se révélera dans un avenir plus ou moins proche, de façon plus ou moins cutanée. 

Au musée, avec Bach et Barreau

C’est une belle histoire de liberté(s) aussi que de pouvoir faire surgir la danse contemporaine dans les salles d’un musée d’art. Celui de Nantes, magnifiquement restauré et rouvert en 2017 après six ans de travaux, a accueilli plusieurs solos présentés en résonance avec les tableaux et sculptures des collections permanentes. La danse de Marion David dans Cantantes / 1, une chorégraphie de Louis Barreau sur la Cantate Nun komm, der Heiden Heilandest pourtant très mesurée. Avant que la danseuse arpente la salle, passant quelquefois entre deux sculptures du 19esiècle (Alfred Jacquemart, Jean-Léon Gérôme), elle arpente le sol, au sens concret, en compagnie du chorégraphe, fixant quelques repères à partir d’un point central. 

Épure, rigueur et sentiments, comme pour croiser la joie de la danse baroque avec la précision d’une Anne Teresa De Keersmaeker. Ce qui se joue là est tout un bal, dansé par une seule personne, où parfois un partenaire invisible semble la rejoindre. Une danse avec l’art, en somme. Louis Barreau la proposera pour des lieux chargés d’histoire mais aussi pour la scène, et construira une série de Cantates. Celle-ci, la première, a donc été inaugurée avec succès et avec elle le projet entier, dans le cadre de Trajectoires 2020. Un beau vernissage chorégraphique, où le geste de l’interprète relie l’ici-et-maintenant aux strates du temps qui nous ont précédé et nous ont laissé tant d’œuvres. Pour Barreau, la rigueur formelle de cette danse ouvre « des portes et des fenêtres qui n’auront comme intérêt final que de nous accompagner, avec le spectateur, vers davantage de liberté et de détachement. »

Telle une sculpture contemporaine qui s’anime...

Comme crâne, comme culte.de Christian Rizzo est au contraire un solo qui porte en lui toute une histoire de la danse contemporaine. La première version, Skull*cult, interprétée par Rachid Ouramdane, date de 2002. La version actuelle, écrite pour Jean-Baptiste André, est de 2005 et a été réactivée en 2016. Les deux solos ont vu le jour au Festival d’Avignon, au Jardin de la Vierge. « Les chorégraphies n’ont rien à voir, tout part du costume » dit Rizzo, fort de sa veine de plasticien. Et il dit envisager d’ores et déjà une troisième version, « pour une femme ». On n’aperçoit cependant rien de l’interprète qui avance, le visage camouflé et la tête sous un casque de moto. 

Au Musée d’art, l’apparition de la figure du motard a pris une tournure particulière, cette figure arborant plus que jamais une portée mythologique. Debout, la main levée, il semble saluer les œuvres, leurs créateurs, voire le temps même, lequel se mesure ici à l’aune de l’art. Et c’est justement parce que Comme culte, comme crâne a été présenté dans une salle consacrée à l’art contemporain qu’on avait l’impression de voir une sculpture s’animer, peut-être l’œuvre d’un plasticien contemporain, ou bien, pourquoi pas, un Petrouchka solitaire et futuriste ayant déambulé librement dans tout le musée, à la recherche d’un tableau représentant sa Ballerine bien-aimée. 

Thomas Hahn

Festival Trajectoires, Nantes, le 18 janvier 2020

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