Festival de Marseille : « What do you think » de Georges Appaix

Fluante comme une pensée libre, What do you think , la nouvelle création de Georges Appaix, exhale une fraîcheur de grande maturité, que voudrait épargner l'âge.

C'est bien curieux. Le jeudi, on s'inquiète de la façon dont une pièce de Bernardo Montet, à force de creuser les mêmes conceptions, finit dépassée par une époque qui lui adresse des questions auxquelles elle ne répond plus bien. Le vendredi, dès le lendemain, la qualité d'obstination indéfiniment reconduite, qui est celle de Georges Appaix, paraît, au contraire, sépanouir hors d'âge, sans que l'époque n'y vienne produire aucun effet de contradiction fâcheuse.

Il faut dire que le chorégraphe marseillais n'a aucune intention d'expression politique directe. Il place sous les auspices d'un jeu relationnel avant tout, le travail qu'il approfondit depuis des années, de composition croisée entre la langue énoncée au plateau, et le geste chorégraphié. Il disposait de deux atouts maîtres pour réussir sa nouvelle pièce What do you think ? au festival de Marseille.

D'une part, cette pièce s'inscrit dans la suite immédiate du succès rencontré par la précédente (Vers un protocole de conversation?). Soit, essentiellement, la reconduction de la paire constituée par les danseurs Alessandro Bernardeschi et Mélanie Venino. Le genre pratiqué étant ici fort théâtral, il favorise la projection des spectateurs dans des talents d'interprètes de caractère. What do you think ? y rajoute encore d'autres cartes, d'autres partenaires, c'est-à-dire quatre interprètes supplémentaires, parmi lesquels Carlotta Sagna, experte absolue dans la présence chorégraphique théâtralisée ; accessoirement une compatriote de Bernardeschi, avec les saveurs, au moins d'accent transalpin, qui en découlent.

D'autre part, Georges Appaix choisit un thème qui favorise à l'extrême la dynamique fluante, la texture d'émulsion, d'une combinaison entre gestes et mots. What do you think ? veut donner à entendre toutes les pensées qui peuvent traverser l'esprit d'un.e danseur.se au moment même où il.le est en train d'effectuer son geste. C'est extrêmement fluide, instantané, virevoltant, propice aux échappées, aux retournements. On peut relire le titre, avec son "you", et avec sa tournure interrogative : il suggère de se placer tour à tour en position d'interprète comme en position d'observateur, de soulever des questions, finalement d'entrer en dialogue.

A ce jeu, c'est quand même le mouvement qui a le plus souvent pris les devants pour la capture de notre attention. Bien entendu, par nature même, il a des déploiements plus visibles, amples et préhensibles, que l'énonciation de la parole. Laquelle ne veut pas rien dire, toutefois. On retiendra, par exemple, la suggestion stimulante adressée à l'un des danseurs, qu'il faudrait que ce soit « comme si on voyait tes pensées circuler, parce que ton corps serait devenu transparent ». Ailleurs un beau canon, qui insiste sur le souhait d' « essayer de penser autrement », de trouver « une manière différente d'envisager les choses ».

Pareilles pensées n'ont rien d'incroyablement neuf, ni de philosophiquement bouleversant. Mais elles trouvent une prégnance bien particulière lorsqu'elles se formulent autant en gestes qu'en mots, dans les oreilles et sous le regard spectateur. Avec six danseurs réunis au plateau, rien ne suggère la paresse, dans les jeux de rebonds et de prises de relais permis quand le mot semble inspirer le geste, ou bien quand c'est justement l'inverse, et que s'agence savamment, souvent dans l'allégresse, une alchimie de silences, d'accentuations, de ponctuations, de fièvre volubile, de concision sonore, de confrontation percutante, ou d'échappées très libres, dans la relation entre les structures respectives d'un langage gestuel et d'un langage parlé.

Il y faut de grandes qualités d'écoute (et cette notion, qui laisse parfois perplexe quand on évoque le seul domaine du mouvement dansé, qui doit bien peu à l'ouïe, trouve ici une résonnance incisive). En dépit d'une gestuelle convenue (années 80 passées au micro-ondes), la belle respiration du plateau, l'aisance et la vivacité des déplacements, le tempérament des présences, ne trompent pas : on partage, dans What do you think ? l'humeur d'une troupe pleine de finesse délurée, à l'aise dans sa rencontre. C'est anti-déprimant.

Georges Appaix y affirme une présence personnelle qui, décidément, n'appartient qu'à lui. Quand il n'enfourche pas une bicyclette dont les roulements dispensent l'électricité des lumières de plateau, il montre une carrure de maître-artisan qui arpente son œuvre, increvable support de toute cette affaire à travers les âges. Or, fût-ce dans sa morphologie de rugbyman un peu voûté, jamais cette intervention transversale ne paraît invasive. On y trouve un genre de plénitude morale en train d'irradier les choses du physique.

Au total, What do you think ? s'aborde comme un précis d'élégance joyeuse. Le Festival de Marseille a choppé une bonne dose d'accent flamand avec la récente arrivée de Jan Goossens à sa tête. Il n'est donc pas interdit de relever toutefois, une appréciation recueillie à l'issue du spectacle, dans la bouche d'un professionnel de ces contrées, presque interloqué par ce qu'il considérait être la désuétude de la démonstration de jolie danse française à laquelle il venait d'assister. Pour éviter d'ouvrir un trop vaste débat au moment de conclure, on dira y avoir trouvé des qualités hors d'âge.

Gérard Mayen

Spectacle vu le vendredi 7 juillet 2017 au Théâtre Joliette-Minoterie, dans le cadre du Festival de Marseille.

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