Festival d'Avignon : Jan Martens – Mickaël Phelippeau

Etrange combinaison de deux pièces opposées en tout : un solo manipulateur, aux limites du cynisme, puis un duo au service d'une éthique de la rencontre.

On ne sait absolument pas pourquoi le solo Ode to the Attempt, de Jan Martens, puis le duo Ben & Luc, de Mickaël Phelippeau ont pu se trouver réunis sur une même affiche du Festival d'Avignon. Certes le premier est bref (30 minutes) et n'aurait pu se suffire à lui-même. Mais le second est plutôt long (une heure), de sorte que la combinaison des deux, s'ajoutant à la pause, forme un spectacle bien long en définitive. Il ne serait pas compliqué de se renseigner auprès du service de presse du Festival pour obtenir l'explication de cette bizarrerie.

Mais on aura préféré se contenter de constater le choc esthétique ainsi produit, surprenant en même temps que très parlant. Ces deux pièces n'ont strictement rien à voir, et nous laissent avec la tentation de leur trouver une portée emblématique, quant à ce que l'art peut et veut, selon qu'il est porté par certains cercles chorégraphiques occidentaux, ou d'autres de l'Afrique sub-saharienne. Pareille mise en regard se fait cinglante.

Dans Ode to the Attempt, le Belge flamand Jan Martens est d'abord tout vissé à son écran d'ordinateur en bord de scène. Quand il s'en décroche, il se déploie en grand mâle efflanqué, monté sur ressort, pour danser avec un rebondi enjoué de basketteur. Disons d'emblée que tout de son solo respire la satisfaction d'être à se montrer ce qu'il est. Il en va, y compris, d'un montage endiablé de selfies, livré au stade du jeu potache, sans plus de mise à distance critique.

Or tout relève du jeu manipulateur dans son essai, qui consiste à égrener un programme de "tentatives" chorégraphiques successives, dûment profilées sur écran d'ordinateur. "Tentative de vous rendre conscient de ce qui arrive". Ou "Tentative de commencer à bouger". Et encore "Tentative de mieux le définir". Et "Tentative d'interlude" et de "devenir minimaliste" et d'"être provocateur" (donc zizi à l'air), etc.

Qu'attendre de cet inventaire à la Prévert de consignes chorégraphiques ? Tout juste une suite de gags corporels et clins d'oeil appuyés à un public que rassure l'idée que la danse contemporaine puisse ne pas faire que se prendre au sérieux. Certes. Mais tout est ici tellement facile, seulement habile, et terriblement séducteur, qu'on y frôle la tentation du cynisme, non sans relent de succès assuré pour star internationale – disons plutôt : blanche occidentale – du moment.

Bon, on a cru là avoir affaire à un pur produit de l'école P.A.R.T.S.. On l'écrit, même si l'honnêteté consiste à préciser que ce n'est pas le cas. Au final, cela se salue par un crépitement d'applaudissements enjoués, intenses mais brefs. Dès que ceux-ci retombés, on prend la mesure d'une pièce qui réjouit, fait du bien par où elle passe, mais pourrait s'oublier dans l'heure qui suit.

Galerie photo © Christphe Raynaud de Lage

D'autant que l' heure qui suit provoque tout un transport vers l'Afrique sub-saharienne, avec le duo des Burkinabé Ben Salaah Cisse, et Luc Sanou, signé par le chorégraphe français Mickaël Phelippeau. Voilà au contraire une pièce qui laboure, sème, et prend son temps : le temps de la rencontre, et d'une culture de l'amitié, pourvoyeuse de figures et motifs en abondance, très généreuse (au point qu'on se dit par instant qu'elle aurait gagné à quelques choix plus tranchés).

Les deux interprètes sont bien distincts de corps, entre l'aiguisé de l'un et l'arrondi de l'autre. Leur danse est un récit de rencontres et de vie, très diverses. On y comprend ici des pas traditionnels, décryptés. Ailleurs l'évocation maternelle confine à un brin de transformisme. Des séquences sont proches de la lutte. D'autres vaquent à la performance du geste quotidien. Il faut aussi compter avec des emprunts populaires actuels en discothèques, et admirer des gestes décochés de haute et intense écriture, qu'on dira "stylistiquement contemporaine" (ainsi un doigt pointé n'en finit plus de s'élever, dans une condensation d'intention, de désignation et d'imprécation).

Galerie photo © Christophe Raynaud de Lage

Tout travaille ici à ce point en profondeur, que seule une implication extrêmement profonde des interprètes peut en rendre compte. On ne se perdra pas en conjectures quant à l'apport spécifique du chorégraphe français. Mickaël Phelippeau pratique, obstinément, un art de la rencontre et de l'écoute. Et il s'émancipe du systématisme qui imprégnait jusqu'à ce jour sa longue série de bi-portraits. Dans ce duo, on le dira plus simplement portraitiste, si cet art s'entend comme celui d'une aide à l'accouchement des traits de sens, chez un partenaire offert à son observation.

L'actuelle jeune génération chorégraphique d'Afrique sub-saharienne francophone ne l'a pas attendu pour gagner en liberté de ton exploratoire. Il n'empêche : les touchers inter-individuels abondent dans Ben & Luc, y compris entrelacés plutôt vers le sol. C'est une pièce où on se porte, se supporte et se transporte. Or pareille intimité du contact semble encore frappée d'interdit, dans la vigueur érigée et distancée qui tisse l'inter-relation scénique plus attendue sur cette scène d'Afrique.

Galerie photo © Philippe Savoir

Phelippeau aura-t-il inspiré une sorte de transgression de la part de ses interprètes ? Il confie, en tout cas, comme il fut touché que ceux-ci l'y aient accompagné, prenant le risque de l'assumer devant leur public, en s'abstenant de lui faire part d'un possible malaise contextuel… La pièce comporte un autre grand moment d'échange, quand les deux danseurs africains empruntent aux danses de fest-noz, que le Phelippeau breton transporte aussi dans sa besace.

C'est toute une richesse, et complexité du jeu des emprunts et influences. On se gardera de prétendre en trancher ici toutes les implications. On voudrait seulement que dans le très rude contexte des productions de danse en Afrique, on prenne garde à ce que ne se répande, parmi les artistes du cru, l'idée que tel chorégraphe occidental est plus bankable que tel autre, quand la nécessité dicte de s'inscrire dans le sillage de celui qui garantira le plus de tournées, le plus de résidences, le plus de visas. De ce régime de considérations aussi, les significations artistiques ne sauraient  ressortir totalement indemnes.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 24 juillet 2018 au Théâtre des Hivernales – CDCN d'Avignon, dans le cadre du Festival In (72e édition).

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