Festival d'Avignon : 20 ans de Sujets à vif

Gaëlle Bourges et Gwendoline Robin transcendent la première série des Sujets à vif. Une formule qui fête ses vingt ans, en rappelant que l'imprévu et la fragilité de la rencontre en sont la stimulante caractéristique.

Trente minutes pas plus. Entre deux artistes ne se connaissant pas. A ce jeu, Gaëlle Bourges a fait montre d'une condensation de son talent, une acuité de son propos, confirmant à quel point elle devient incontournable dans le paysage de la danse-performance. On parle ici de sa participation aux Sujets à vif de l'édition en cours du Festival d'Avignon.

La chorégraphe y est associée à la performeuse et artificière Gwendoline Robin, que beaucoup découvraient pour l'occasion. Cette dernière déploie tout un jeu de matières en fusion sur le plateau. De sobres rencontres entre seaux, surfaces métalliques, liquides, poudres, à divers dégrés d'échauffement, provoquent des réactions spectaculaires de bouillonnements, de dégagements d'abondantes fumées, qui ont quelque chose de parfaitement irréel alors qu'il fait jour et chaud, en pleine lumière à la mi-journée dans le Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph.

Galerie photo © Christophe Raynaud De Lage

Loin de distraire l'attention, ce travail de la matière en prise directe, injecte une dynamique sulfureuse, ou merveilleuse, à la conduite incisive du propos de Gaëlle Bourges. En voix off, comme à l'accoutumée, le récit d'Incidence 1327 excite l'imagination en ramenant sur ce petit plateau encaissé, les grandes portées paysagères redoutables et fascinantes du Mont Ventoux voisin. Ainsi que l'évocation de François Pétrarque en son ascension, mais déporté dans une histoire d'amour, où il suffit de féminiser les tournures se rapportant à lui, pour que cela se nimbe d'une troublante acuité critique de genre.

On retrouve là parfaitement les composants de l'esthétique de Gaëlle Bourges. Mais condensé dans un format très court, stimulé par les apports de sa partenaire, son talent gagne encore en une sorte d'insolente grâce, d'élégance cultivée mais intempestive, et crâne toupet, qu'on a déjà et le bonheur de senti s'aiguiser dans ses pièces récentes.

Galerie photos Kokki Kawhulé et Michel Risse © Christophe Raynaud De lage

A ce même programme, l'appariement de Kokki Kawhulé et Michel Risse a laissé sur le sentiment gênant, post-colonial, d'un talent européen au tournant de l'âge, cherchant à se vivifier au contact des vigueurs africaines. Cela sans parvenir à dépasser les cadres d'un vieux théâtre au prétexte trop mince (deux pères – possiblement – s'énervent sur un enfant impossible et absent). La métaphore aurait pu être belle, pour recomposer une improbable famille françafricaine, si elle avait été plus creusée.

Cette même fragilité d'un traitement laissé en surface, affecte la rencontre de Julien Mabiala Bissilia et Adèll Nodé Langlois. Ils arriment leur critique post-coloniale sur la parabole d'un bâtiment congolais menaçant ruines, quoique chargé de noble histoire, et qu'il faudrait sauver à coup de crowfunding dans les travées. La tentative de carracoler sur du burlesque en déroute s'égare à force d'être décousue.

 Julien Mabiala Bissilia et Adèll Nodé Langlois © Christophe Raynaud De lage

On n'aura pas boudé son plaisir devant le bric-à-brac absurde et suranné dans lequel se débat le circassien chevronné Nikolaus, tout en maîtrisant de stupéfiantes techniques de jonglage arrêté. Mais, contrairement aux attentes des Sujets,  cela reste comme un solo à côté d'un autre solo, celui du comédien Joachim Latarjet, assigné au seul accompagnement musical de son partenaire, sans plus de croisement. C'est frustrant.

Comme chaque année, voici donc pas mal de déceptions, ou satisfaction mitigées, du côté des Sujets à vif. Or on ne s'en lasse pas. On ne les rate pas. C'est qu'ils font un crépitement de l'imprévu et de la rencontre, où se croisent des frissons d'immédiateté, d'in-disciplinarité, et de goût de l'essai. Voici vingt ans que naissait ce programme, porté conjointement par la SACD et le Festival d'Avignon.

Né sous les auspices de l'art théâtral, il a d'abord glissé vers la danse, finalement l'in-disciplinarité. Il a expérimenté le renversement des rôles assignatoires : pour une fois, un.e interprète en danse pouvait désigner le ou la chorégraphe de son choix. Puis c'est surtout le principe de rencontre croisée, brève et légère en moyens comme en technique, qui s'est imposé.

Joachim Latarjet et Nikolaus © Christophe Raynaud De lage

A ces jeux divers, 128 paires ont été composées au fil des ans, impliquant un total de 325 artistes (incluant les invités). Comment en rendre compte en un seul spectacle ? Chaque soir, le comédien Frédéric Ferrer en fait son sujet. Il dispose de quarante-cinq minutes pour un pastiche de conférence savante, gagnée par le loufoque, où le rôle de la Vierge dans toute cette histoire n'est pas la veine la moins féconde. Toute en apparitions et disparitions, comme il se doit.

C'est donc d'un ton léger qu'on aura souhaité marquer ce vingtième anniversaire. Pour chacun de son Sujet des sujets, Frédéric Ferrer invite un artiste emblématique de cette grande équipée. Nous aurons pu voir s'y coller Olivier Dubois un soir, Aude Lachaise le lendemain. Le premier a cultivé son penchant d'histrion gentiment graveleux, quand la seconde a court-circuité le propos conférencier en soulignant la sous-représentation féminine (39 % contre 61%) dans cette histoire.

On ne décrira pas ces instants par le menu. On préfèrera en conserver la saveur mutine d'équilibrisme loufoque dans l'instant. Soit le sel des sujets, chaque soir saupoudré. Pas mal d'applaudissements vont aussi à Jean-Philippe. Il est le grand régisseur de ce rendez-vous, efficace et jovial, jusqu'au tranchage des tickets à l'entrée, si besoin. Jean-Philippe est devenu le visage vivant d'un continuum humain dans cet écrin de pierres au programme chahuté. Il n'est pas mince que cette part de performance soit aussi saluée, en toile de fond du jeu social théâtral.

Gérard Mayen

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