« Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire » de Radhouane El Meddeb

« Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire » de Radhouane El Meddeb au Festival d'Avignon. Une grave méditation, empreinte des contradictions d'une posture de l'exil choisi, et réalité des espoirs déçus.

Une présence insolite. Voire dérangeante. Malek Sebai se distingue parmi les huits danseur.ses interprètes de la nouvelle pièce de Radhouane El Meddeb, créée au Festival d'Avignon. D'un âge  affirmé, cette danseuse a des raideurs de colonne qui trahissent son ascendance classique. Egalement un surjeu théâtralisant, comme pour afficher un plaisir de se montrer sur le plateau, qui sonne bizarrement, un brin suranné, voire maladroit. Elle sait encore se déchaîner, dans un solo embrasé, voix comprise, où elle paraît échouer à canaliser, parmi ses camarades, réticents, un vain ballet de poings levés. On pense y déceler un bilan révolutionnaire fort ambigü.

De deux choses l'une. Ou bien, on ne s'arme que de purs critères contemporains de qualité de présence. Et on sanctionne Malek Sebai. Ou bien, dans cette prestation énigmatique, problématique, on décèle une ligne de fuite, échappée d'une accumulation complexe d'apports stylistiques et expérimentations esthétiques faisant l'histoire chorégraphique de Tunis, dont cette artiste est une figure. Alors on retient l'hypothèse que l'anomalie Sebai incarne ce nœud de contradictions, sentiments ambivalents et pensées inquiètes, en lequel se révèle la Tunisie quand le chorégraphe Radhouane El Meddeb traite de son lien avec ce pays, dans Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire.

Galerie photo © Laurent Philippe

Déjà, il n'est qu'à lire la contradiction affichée dès l'énoncé de ce titre. Radhouane El Meddeb a quitté son pays voici vingt ans, et opté pour la France afin d'y trouver un contexte pleinement favorable au développement de son art. A travers la destinée familiale, personnelle, collective, politique, révolutionnaire, vue depuis les deux rives, dans le déchirement d'une proximité éloignée, en découle un enchevêtrement complexe d'états d'esprit et de corps, qui donneront une pièce qui ne saurait être limpide. Ainsi saisie, la traversée de Malek Sebai fait appel, sans qu'un mental occidental soit à même de décrypter exactement en quel sens. Symptomatique, cette part d'incertitude pourrait être des plus justes.

Pour autant, Face à la mer offre bien d'autres lignes d'écriture parfaitement nettes. On y écoute un jeu au piano, et chant, de toute profondeur. Cela emblématique, toutefois, d'une esthétique arabe fort attendue, qui fait ressentir avec bonheur qu'elle ne s'entende qu'épisodiquement. Autrement, c'est un silence profondément méditatif qui accompagne l'essentiel de la pièce.

Les danseur.ses s'y engagent d'abord comme on vient s'exposer. La sobriété de la composition permettra qu'on les observe patiemment un.e à un.e, dans leurs beautés singulières, d'âmes et de corps. Leurs avancées sont d'abord longuement linéaires, en quinconces avec inflexions à angle droit, imprimant une teneur austère et hiératique, parfois jusqu'au bord du tragique, à leurs évolutions.

Celles-ci sont volontiers tentées par des résolutions en chaînes humaines, ou alignements frontaux. Face aux spectateurs du cloître des Carmes, les regards très soutenus, sur un horizon qui est ici humain autant que maritime, disent quelque chose d'insoutenable – de magnifique – sur le constat accablant de l'impossibilité, en définitive, de se comprendre (d'une rive à l'autre). C'est une sourde déchirure.

Galerie photo © Laurent Philippe

Des séquences s'embrasent toutefois, dont un long solo masculin au corps brisé, courses épuisées, impulsions cramées, trajectoires heurtées, membres éperdus, et conclusions flanquées contre le corps de partenaires se trouvant là. C'est vital, combattif, possiblement désespéré. Les éléments de composition procèdent volontiers par appariements, suspendus, où des corps à corps se complètent, avec précaution, dans l'attention à l'autre, le soutien, peut-être une once de désir inassouvi.

Car une grande retenue, un respect de l'espace, sans invasion, sur un sol maculé comme un chantier suspendu, empreint toute cette grande pièce, que Radhouane El Meddeb ne parvient pas, ou n'a pas voulu, conduire vers des solutions évidentes. A cet égard, quelques sourires partagés la traversent, subtilement lumineux, quand les rires finaux surprennent, comme forcés pour justifier le titre, mais peu soutenus par leur dramaturgie. A cet instant, quelque chose s'étrangle dans la gorge, dans nos regards, où la pièce s'abstient de réussir tout à fait, peut-être parce que le faire serait mentir quant à la réalité tourmentée de ce qu'elle aborde.

Gérard Mayen

Spectacle vu le vendredi 21 juillet 2017 au Cloître des Carmes (Festival d'Avignon).

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