« Excelsior » de Salvo Lombardo

Attention, l’Excelsior que proposait Salvo Lombardo à Chaillot n’est pas la relecture du ballet historique de Manzotti qui bouleversa l’art du Ballet à la fin du XIXème siècle. C’est une mauvaise action chorégraphique qui fait l’économie de tout respect de l’œuvre, pour imposer les obsessions idéologiques du chorégraphe avec une mauvaise foi même pas drôle. 

En 2018, le chorégraphe Salvo Lombardo proposait Opacity # 1. D’après les documents de la compagnie (lisibles sur son site), cette pièce « découle d'une réflexion plus large sur les héritages coloniaux et les imaginaires postcoloniaux dans la représentation des corps en Occident ». Et cette pièce visait à « remettre en question certaines catégories fondamentales des identités culturelles et de genre, remettant en question des concepts tels que stéréotype, nation, progrès, drapeau, tradition, modernité, canon, civilisation, lumière et obscurité ». A la lecture de ces éléments d’information, cette pièce semble être l’exacte matrice de cet Excelsior que le chorégraphe présentait à Chaillot ! Jusqu’à reprendre presque termes à termes les mêmes mots… A la réserve qu’Opacity #1 ne s’embarrassait (ni ne nous embarrassait) de la prétention à la relecture historique du présent Excelsior.

La question se pose donc : pourquoi s’en être pris au ballet Excelsior quand il suffisait de présenter cet Opacity # 1 ! Cela aurait été intellectuellement plus honnête. Car ce qui est montré n’est ni relecture ou recréation ni même une réflexion de fond sur le ballet de Manzotti, mais un genre de procès en légitimité artistique. Le réquisitoire est lancé sans arguments tirés de l’œuvre. Elle est décrétée porteuse de toutes les tares de la civilisation qui l’a générée sans que Salvo Lombardo s’embarrasse de la moindre démonstration. Et ce, avec des griefs tellement généraux que l’on ne comprend guère à quelle civilisation il s’adresse.

Or, l’histoire d’Excelsior est complexe (lire notre article). Créé en 1881 l’œuvre a été régulièrement remontée et amendée jusqu’en 2015 (date de la reprise la plus récente de la recréation par Ugo Dell’Ara en 1967) et s’il est vrai que le fascisme a utilisé Excelsior, celui-ci ne s’y résume nullement pas plus qu’au colonialisme et il a traversé le temps ; alors, sauf à tenir que le monde de la fin du XIXème siècle vaut absolument celui du début du XXIème, il conviendrait d’expliciter de quoi l’on traite.

Sur ce plan, Salvo Lombardo est d’une économie de moyens qui frise la pingrerie. La musique originale de Marenco n’est présente que vaguement chantonnée par sept interprètes apoplectiques. Le découpage dans lequel des prologues montrant la lumière luttant contre l’obscurantisme introduit à des épisodes emblématiques du progrès des techniques et des sciences n’est absolument pas évoquée. La scénographie fastueuse et faite pour justifier des triomphes de l’esprit humain (de tous les humains) est tout au plus réduite à quelques images vidéo plus ou moins suggestives et toujours assez absconses… Tout ce qui faisait Excelsior, objet certes très étrange mais important de l’histoire de la danse, n’est abordé qu’elliptiquement, sinon réduit à un jeu d’indices totalement incompréhensibles à qui n’a pas une connaissance approfondie de l’œuvre. 

Galerie photo © Laurent Philippe

Dès le début de la représentation, sourd un trouble sur l’honnêteté de la posture. Il s’agit d’une projection alternant films d’archives de l’armée italienne en campagne (sans doute en Libye) et images de guerre moderne au Moyen Orient. Or, dans Excelsior, ce dernier n’est évoqué que dans l’épisode de la tempête du désert prélude à l’inauguration du canal de Suez (scène 7 et 8). L’évocation peut irriter pour ce qu’elle porte de simplicité dans la présentation, mais il faut une bonne dose de mauvaise foi pour y voir une valorisation du colonialisme et du racisme et ce n’est guère plus choquant dans Excelsior que dans Aïda (historiquement proche puisque datant de 1871). 

Centrée essentiellement sur cette « couleur » exotique, pourtant assez fugace dans l’œuvre originale, et sur le tableau final, dit tableau des Nations — il est vrai assez croquignolesque avec Bersaglieri en casque à plume de coq, yankee à chapeau de cow-boy, pioupiou bleu blanc rouge, British Royal Guard en bonnet à poil, le tout incarné par des danseuses en tutu. La pièce se développe par brefs tableaux très allusifs, forçant le trait du grotesque mais sans donner aucun élément de justification. C’est une relecture à charge professant avec comme seul argument l’autorité de celui qui tient la scène face à ceux qui sont censés recevoir le prêche. 

Galerie photo © Laurent Philippe

Cela ne serait pas bien grave si, sur le fond, il n’y avait là une manière de malhonnêteté intellectuelle fort dommageable. Car pour monstrueux qu’il fut dans ses proportions et un peu ridicules dans ses naïvetés grand-guignolesques (rochers de carton-pâte s’écrasant sur la scène, chercheur désespéré luttant contre l’incompréhension, méchants très très méchants, etc.) Excelsiorreprésente un moment important de l’histoire de la culture et si, pour avoir été un succès majeur de l’Italie naissante (unifiée en 1870, elle tient là un miroir flatteur), l’œuvre appartient à toute l’Europe et à la France en particulier. Dès 1883, l’Eden théâtre (gigantesque et créé pour l’occcasion, il couvrait tout le pâté de maison où l’on trouve aujourd’hui le théâtre Edouard VII qui n’en représente qu’un bout de foyer) offre à Paris une version de la pièce, remporte un énorme succès qui impose une nouvelle façon de concevoir le ballet et consacre une nouvelle technique. Excelsior assure le triomphe d’un ballet-concept, narratif et littéraire — voire littéral — qui ringardise le ballet romantique tandis que les danseuses italiennes, énergiques et athlétiques, imposent une modification profonde de la technique. C’est de cette révolution-là que traite Mallarmé dans ses fameux Crayonnés au théâtre. Le fameux « La danseuse n’est pas une femme qui danse, etc… » perd tout sens si l’on ne se souvient pas qu’il est énoncé à propos des danseuses de l’Eden et donc très directement à cause du succès d’Excelsior.

On peut mettre au défi n’importe quel spectateur de Salvo Lombardo d’y entendre quoi que ce soit à partir de ce qui leur a été proposé. Quant à voir dans les vagues trémoussements et quelques brassages d’air une réflexion sur l’art de la danse de l’époque, il y a soit de l’aveuglement, soit de la vanité, en tout cas aucun argument qui répondrait, par exemple, à Mallarmé… 

Engoncé dans sa posture de dénonciation, cette charge-prétexte néglige totalement de traiter de cette révolution de la danse (et ne s’intéresse guère à la danse) ; il perd dès lors toute pertinence et toute utilité. Même à relire radicalement une œuvre, il convient d’avoir pour elle un minimum d’empathie : il est dès lors légitime de se demander pourquoi Salvo Lombardo ne s’est pas borné à Opacity # 1, sinon pour une vague petite provocation qui sent l’idéologie à la petite semaine et à la mode mais surtout le parasitisme artistique tant il est vrai que pour faire du « buzz », mieux vaut s’attaquer à une référence dont manifestement on n’a guère compris l’enjeu. Pour le coup, cette mauvaise foi donneuse de leçon, Cette paresse intellectuelle, voire cette imposture appartient bien à époque. Avions-nous vraiment besoin de cette démonstration-là ?

Philippe  Verrièle

Vu à Chaillot le 15 octobre 2020
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