Entretien avec Nicolas Royer

À l’Espace des Arts, novembre est, depuis de nombreuses années, le « mois de la danse ». Malheureusement, le nouveau confinement a arrêté le festival TransDanses en plein vol. Mais le nouveau directeur de l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône ne manque pas d’idées ni d’audace et en a profité pour lancer une nouvelle formule à destination des jeunes.

DCH : Vous vous apprêtiez à lancer, du 10 au 21 novembre, la première  édition d’un nouveau festival de danse, TransDanses, mais la situation vous a imposé de tout changer pour inventer TranDanses au collège et lycée, comment avez-vous réussi à vous adapter aussi vite ?
Nicolas Royer : Dès la première annonce de ce nouveau confinement, bien sûr nous avons dû annuler le festival. Notre idée a alors été de nous projeter dans le même état d’esprit que celui qui nous a permis cet été de créer « Cabaret au balcon » et d’aller jouer dans les Ehpad, seul endroit qui restait ouvert et pouvait nous accueillir. Donc, très vite, nous nous sommes tournés vers cette jeunesse, particulièrement touchée par le confinement, en essayant de faire danser les lycées, avec ce festival TransDanses. Nous avions programmé à cette occasion, la fantaisie de Pierre Giner, I-dance numérique. Il s’agit d’une expérience consistant à créer un avatar, permettant à la fois de danser virtuellement dans une application, mais aussi de danser ensemble. Nous sommes partis de là et comme BreakStory d’Olivier Lefrançois venait juste d’être créé, nous l’avons intégré à ce dispositif et nous avons ajouté un atelier de danse sociale. Très vite nous avons contacté les proviseurs de lycée qui, à notre grande joie ont répondu présent, par contre, ils n’avaient pas de place, du fait des dédoublements de classe pour cause de pandémie. C’est ainsi que dès le jeudi suivant, notre directeur technique partait acheter un petit chapiteau à Marseille, qu’il ramenait le vendredi. Nous l’avons remis en état, équipé, et la semaine suivante, il était opérationnel.
DCH : Pouvez-vous nous détailler ces événements ?
Nicolas Royer : BreakStory est une conférence dansée participative qui nous plonge au cœur du mouvement hip-hop, de son histoire, de ses valeurs universelles et de sa bouillonnante vitalité. Présenter cette culture, c’est permettre à chacun d’en comprendre les fondements, comme les enjeux, par un discours documenté qui s’appuie sur une démonstration interactive et en direct avec des danseurs chalonnais de la nouvelle génération. Avec Olivier il y a un DJ et deux hip-hopeurs issus du Conservatoire à Rayonnement Régional du Grand Chalon, qui nous racontent cette histoire contemporaine.Les jeunes comprennent d’un seul coup que les mouvements viennent d’ailleurs et que ce n’est pas seulement l’instant T. Je trouve ça toujours important. I-dance est une installation numérique de haute volée. Chaque élève, après un scan 3D dans une cabine équipée (et aérée), voit son corps transformé en avatar numérique.

Une fois le scan validé, et l’avatar créé, il se rend sur le site espace-des-arts.toutlemondedanse.com en utilisant un smartphone, un ordinateur ou une tablette, et le personnalise à sa guise (changement de costumes, de têtes etc.). Ensuite, il faut choisir sa danse, parmi les chorégraphies de grands noms de la danse contemporaine (François Chaignaud, Boris Charmatz, Amala Dianor, Jean-Claude Gallotta, Abou Lagraa, Rachid Ouramdane, Saief Remmide, Amaury Reot, François Veyrunes, Gisèle Vienne), sa musique préférée et ses compagnons de danse. Voici l’avatar prêt à rejoindre le plateau virtuel et à enflammer le dance floor numérique. La vidéo de l’avatar dansant peut ensuite être téléchargée sur smartphone, et partagée sur les réseaux sociaux. Nous reviendrons aux beaux jours pour organiser une grande soirée I-Dance en direct, où ils pourront à la fois danser en direct et faire danser leur avatar sur l’appli I-Dance. Je trouve amusant de faire danser des jeunes qui n’ont peut-être jamais entendu parler de danse contemporaine, sur des mini chorégraphies de Gisèle Vienne ou François Chaignaud !

DCH : Combien d’établissements participent à ce festival d’un nouveau genre ?
Nicolas Royer : Au final nous aurons réuni 1200 gamins pour l’expérience I-Dance, BreakStory et danse sociale.
Nous travaillons avec  cinq lycées, un collège et le Conservatoire du Grand Chalon. Nous avons pu bénéficier du planning d’éducation sportive, donc de créneaux de deux heures, et nous avons conçu des parcours pour les lycéens. Cette idée de faire danser tout un lycée a été formidablement accueillie. Elle s’inscrit comme une respiration pour le personnel enseignant et éducatif. Vendredi dernier, cette opération a pris des allures de rave party, tellement les lycéens étaient heureux de danser dans notre contexte actuel.
C’est le paradoxe de cette situation avec des arrêtés préfectoraux interdisant la danse dan l’espace public. Nous avons fait le choix, d’une certaine forme de caractère festif sur un certain nombre de projets qui rassemblent, qui parlent de la nécessité vitale de la danse et ce sera un contrepoint à cette situation étrange où l’on est empêchés de danser de se retrouver pour danser. I-Dance du coup, sera un pied de nez, puisque ça peut se pratiquer par écran interposé.

DCH : Qu’en est-il de TransDanses, allez-vous le reporter ?
Nicolas Royer : Nous avons décidé de le reporter dans son intégralité parce qu’il s’agissait soit qui de créations, comme celle de Justine Berthillot, une jeune artiste que nous soutenons, ou Jeanne Fournier et Cédric Froin, soit qui ont été très peu vus, comme Room with a View, de [La] Horde. Nous avions un projet à défendre sur ce festival, et pour les artistes, c’est douloureux. Après ce n’est jamais satisfaisant, car cette année « blanche » de TransDanses crée des frustrations mais je n’avais pas le cœur d’annoncer à ces compagnies que leur spectacle était mort-né.

DCH : La jeunesse semble être au cœur de votre programmation, comme de son adaptation aux établissements scolaire d’ailleurs…
Nicolas Royer : Nous souhaitions vraiment axer notre programmation sur la jeunesse, car elle souffre beaucoup en ce moment, et, c’est mon vieux maître Matthias Langhoff qui me disait avec cet accent inimitable :  «  Tu sais Nicolas, laissez-nous tranquille nous les vieux, vous les jeunes, occupez-vous de vous, c’est vous qui allez payer au final ». C’est tellement vrai.
J’ai le sentiment que si la jeunesse ne s’empare pas de nos lieux, ils iront créer ailleurs, et nous nous devons d’être extrêmement attentifs et ouverts pour leur permettre de créer et de s’approprier ces espaces institutionnels. Ce sont eux qui vont faire vivre ces maisons demain. C’est le cas de [La] Horde par exemple. Dès le départ nous voulions envoyer un signal très fort vers cette nouvelle génération qui s’empare d’une institution telle que le Ballet de Marseille, et nous voulions être parmi les premiers à les inviter sur le plateau d’une Scène Nationale. C’était un défi. Les spectateurs avaient répondu présent, sans doute parce que ça raconte quelque chose de notre époque.

DCH : La programmation danse occupe une grande place dans l’année. En quoi est-ce important pour une Scène nationale ?
Nicolas Royer : Une programmation danse forte fait partie de l’ADN de la maison. Cette année elle est axée autour du hip-hop, il faut le reconnaître. D’abord parce que nous lançons de manière nouvelle pour Chalon, au sein de l’Espace des arts, un espace dédié aux Cultures urbaines. Il se loge au niveau 0 de l’Espace des Arts, dans un local de 70m2 vitré. Un collectif de hip-hopeurs, slammeurs, grapheurs, dj’s s’en emparent, et doivent créer un aller retour avec la maison. Nous développons avec eux un programme pédagogique spécifique à destination de l’insertion professionnelle des danseurs hip-hop. Il faut ajouter que nous avons la grande particularité à Chalon-sur-Saône d’avoir fait partie de l’écriture de l’histoire du hip-hop, et d’avoir un conservatoire qui s’en est saisi très tôt, avec de brillants danseurs qui d’ailleurs en sortent diplômés. En tant que structure, il nous est apparu capital de les accompagner dans leur insertion professionnelle en lien avec le Conservatoire. Donc ça fait partie de cet espace de rue, que nous espérons le plus vivant possible et que nous allons inaugurer en janvier.

DCH : Vous invitez également des très jeunes à participer à la vie de l’Espace des Arts…
Nicolas Royer : Nous ouvrons une petite salle de classe permanente à l’Espace des Arts. Des élèves de cycle 2 en primaire viennent en immersion une semaine dans le théâtre. Nous dédions un lieu spécifique à cet effet. Nous travaillons avec des architectes en ce moment pour définir la salle de classe la plus sympathique possible. Nous allons ouvrir quatre classes cette année en expérimentation. Chacune d’entre elles est accompagnée d’un artiste pendant toute la saison, à savoir, Olivier Letellier, Pauline Bureau, Léna Bréban et Antoine Prudhomme. Chacun accompagne un enseignant, et invente, rêve un projet avec les enfants. Il tourne cette année autour de l’oralité mais nous ne nous interdisons pas d’en faire avec la danse. Ça s’appelle Trop classe, la classe de l’Espace. Ça met de la vie dans le théâtre. Nous avons besoin d’être bousculés, de déranger nos habitudes. Oui un théâtre doit danser, chanter, taper du pied et ça qui nous porte. Mais n’est-ce pas ça aussi être spectateur ? Nous devons aussi nous interroger sur la position dans laquelle on a mis le public. Le silence religieux, la grand messe théâtrale etc.C’est aussi notre rapport occidental au théâtre et à l’art en général. Et je ne suis pas sûr que la jeunesse ait envie de se retrouver dans cette posture. En tout cas, nous ne pouvons être extérieur à cette réflexion, il faut l’intégrer et proposer quelque chose. Politiquement en tout cas.

DCH : Vous inaugurez également un nouveau festival en janvier, Les Utopiks…
Nicolas Royer : C’est un grand rendez-vous de 1 an à 110 ans, âge de la doyenne de Saône et Loire. L’idée c’est de pouvoir venir passer une journée à l’Espace des Arts avec les enfants, voir un spectacle, manger une crèpe… Ça fourmille de propositions. C’est un temps  extrêmement important pour moi, dans cette vision de partage et d’appropriation sur un territoire, par les citoyens.

DCH : Ces temps de rencontre avec les publics, étaient déjà très ancrés dans votre projet pour l’Espace des Arts…
Nicolas Royer : Nous sommes au cœur de notre projet. Je le vois comme une balancier de funambule, consistant à promouvoir I-Dance danse floor numérique et à produire Matthias Langhoff, dans ce qu’il y a de plus dur, ce théâtre très brechtien. I nous faut provoquer cet équilibre.

DCH : Est-ce difficile ?
Nicolas Royer : Moi ça me passionne, donc je ne trouve pas ça difficile. Mais ce qui nous rassemble ici, c’est qu’il n’y a pas de chapelle. Nous cherchons à déclencher des espaces de désirs. Parce que du coup, nous pouvons nous permettre davantage de propositions et enlever beaucoup de contraintes.

Propos recueillis par Agnès Izrine

 

 

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