« Entretien avec Louis Robitaille »

À l’occasion de la venue des Ballets jazz de Montréal au Théâtre des Champs-Élysées dans le cadre de TranscenDanses, pour finir l’année en beauté, leur directeur, Louis Robitaille, nous a accordé un entretien où il a évoqué l’évolution de la compagnie et l’hommage que celle-ci rend à Leonard Cohen dans son dernier spectacle.

Danser Canal historique : Pouvez-vous nous parler des Ballets Jazz de Montréal que vous dirigez depuis une vingtaine d’années.

Louis Robitaille : La compagnie a été fondée en 1972 – nous sommes à la veille de la célébration de son 50e anniversaire. Comme son nom le mentionne, au départ, la compagnie était consacrée à la « danse jazz ». Les trois fondateurs, Geneviève Salbaing, Eva von Gencsy et Eddy Toussaint, qui avaient eu une formation en danse classique et en jazz, ont ajouté à cette dernière discipline le nom de « ballet », souhaitant créer une danse « jazz » mais avec une esthétique un peu plus classique. D’où le nom de « Ballets jazz de Montréal ». En cinquante ans, la compagnie a beaucoup changé. De même que la danse a énormément évolué. Aujourd’hui, on peut dire que nous sommes une compagnie de ballet « contemporain », voire de danse « fusion ». Nous marions tous les styles et aimons explorer différentes disciplines artistiques : théâtrales, visuelles, multimédia... La compagnie est toujours en évolution.

DCH : D’où le « s » au mot ballet ?

Louis Robitaille : C’est exact ! De nos jours, on utilise l’acronyme BJM Danse qui est probablement un peu plus actuel !

DCH : Oui, mais on n’ose plus parler de ballet : dans le contemporain, on n’ose plus employer le mot ballet...

Louis Robitaille : Pour moi, c’est une discipline à laquelle je tiens beaucoup. La danse classique demeure la discipline la plus rigoureuse, la plus exigeante. Les artistes des BJM sont, bien entendu, formés en danse classique, mais aussi dans tous les styles de danse. Ce que nous aimons, nous, puisque nous sommes une compagnie qui danse véritablement – BJM est extrêmement physique, extrêmement athlétique – c’est jazzer le ballet. Quand la compagnie a importé le jazz des États-Unis au Québec, elle a connu une période d’or qui a duré près de dix ans. Elle a dû, par la suite, revoir sa mission et sa direction artistique. Vous savez, les modes, ça passe !
 

DCH : Cet âge d’or a-t-il coïncidé avec le succès qu’a connu le festival international de jazz de Montréal ?

Louis Robitaille : Pas véritablement. Nous sommes deux entités complètement différentes. Le festival de jazz est une très grande manifestation, qui attire beaucoup de monde, concentré surtout autour de la musique. Il y a une similitude dans les mentalités mais nous demeurons dans deux sphères complètement différentes.

DCH : Parlons du programme que vous allez présenter au Théâtre des Champs-Élysées ce mois de décembre. Il a pour titre Dance Me, le début d’une chanson de Leonard Cohen et fait appel à trois chorégraphes différents.

Louis Robitaille : D’abord, il y a eu un travail entre Éric Jean, le metteur en scène du spectacle, qui est très connu à Montréal, et moi-même qui en ai eu l’idée. Ensemble nous nous sommes livrés à un exercice de sélection des titres, un véritable brise-cœur. Nous avons décidé de distribuer les chansons en tableaux. Nous les avons associées à des saisons et proposées à des chorégraphes, Andonis Foniadakis, Annabelle Lopez Ochoa, Ihsan Rustem, qui nous ont aidé à établir la sélection finale. Ensemble, nous sommes entrés en chantier de création six mois durant. En tandem avec Éric Jean, nous avons bâti la structure de cette production et celui-ci a participé à la création de tableaux, au sens théâtral. Nous avons également travaillé avec Martin Léon, le directeur musical, qui nous a guidé dans nos choix et a composé les transitions entre les chansons. Nous ne voulions pas du tout que le spectacle prenne la forme d’un récital : chanson après chanson.

DCH : Comment avez-vous résolu la question que pose l’utilisation de chansons folk quand elles ne sont pas, a priori, conçues pour la danse ? Qui plus est, écrites en langue anglaise, la compagnie étant québécoise ?

Louis Robitaille : Vous savez, cette musique se marie parfaitement avec la danse. La gestuelle s’est créée, y compris dans le silence. Des gens doutaient au départ qu’on puisse danser sur du Leonard Cohen. Monsieur Cohen, non ! Je me souviens que, lors d’une conférence de presse, il y a eu une voix pour dire : « Je ne vois absolument pas comment vous allez réussir à danser sur la musique de Leonard Cohen. » Je lui ai répondu : « Just watch us ! »
 

DCH : Leonard Cohen, lui-même, fait référence à la danse, qu’il utilise comme métaphore de la vie.

Louis Robitaille : Oui, exactement. La vie est mouvement. On ne fait qu’amplifier ce que l’homme exerce depuis le début de l’humanité. L’homme a toujours dansé. Bien entendu, nous parlons aujourd’hui de danse savante. Le commun des mortels ne peut exécuter ce que les professionnels font. Mais c’est dans nos gènes : tout le monde danse, tout le monde sait danser, tout le monde sait bouger naturellement. Avec l’histoire de l’homme et celle des arts, le phénomène a été poussé à l’extrême. La discipline de la danse continue d’évoluer. Mais le geste reste un besoin naturel.
 

DCH : La poésie de Leonard Cohen, elle aussi, est savante...

Louis Robitaille : Oui, très savante. Très concrète et efficace.
 

DCH : L’événement au Théâtre des Champs-Élysées coïncide pratiquement avec la sortie de son disque posthume. L’avez-vous déjà écouté ?

Louis Robitaille : C’est effectivement une drôle de coïncidence. J’en ai entendu des extraits et ai très hâte d’entendre l’album en intégralité. Les extraits m’ont beaucoup touché. On entend le poète qui se sait à la toute fin de sa vie. Il chuchote le texte. L’album a été produit par son fils, Adam Cohen. Je crois qu’on va être surpris ! Agréablement surpris. Leonard Cohen avait le don de toujours se renouveler. Il travaillait sans cesse. Je crois qu’il va encore une fois nous surprendre.

DCH : Leonard Cohen est mort avant la présentation de votre spectacle ?

Louis Robitaille : Malheureusement. Le jour où nous avons appris son décès, nous avons bien sûr été attristés. La nouvelle nous a fait perdre pied. L’affection que les gens avaient pour lui a alors été démultipliée. Montréal a vibré au nom de Leonard Cohen pendant un an. Autre coïncidence : pendant les célébrations du 375e anniversaire de la ville.

DCH : Quelle a été la réaction d’Adam Cohen quand il a vu votre spectacle ?

Louis Robitaille : Adam Cohen a découvert le spectacle retransmis en salle de cinéma. Il nous a écrit un long courriel pour nous dire à quel point il avait été touché.

Propos recueillis par Nicolas Villodre le 14 novembre 2019.

Remerciements à Franck Peyrinaud.

Du 16 au 18 décembre à 20h Théâtre des Champs-Elysées  dans le cadre de TranscenDanses
 

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