Entretien avec Léonore Baulac

Nommée le 31 décembre 2016, Léonore Baulac atteint le firmament dans En Sol, à l'affiche de l'Opéra de Paris. Nous l'avons rencontrée.

DCH : Vous avez été nommée étoile le 31 décembre 2016 dans Le Lac des cygnes version Noureev. Vous attendiez-vous à cette nomination ?

Léonore Baulac : Je ne m’y attendais pas trop, bien que les circonstances s’y prêtaient, le 31 décembre était une belle date et je dansais avec Mathias Heymann. Mais comme il n’était pas prévu que j’ai des spectacles au départ, je me suis dit que ce n’était sans doute pas pour cette production-là. Et Germain Louvet avait été nommé trois jours avant moi… Donc c’était plutôt une grande suprise.

DCH : Qu’est-ce que cette nomination vous a apporté ? Vous dansiez déjà des rôles d’étoile…

Léonore Baulac : J’avais déjà dansé des rôles d’étoiles, mais Aurélie Dupont est plus rigoureuse avec la hiérarchie, donc je pense que j’en aurais moins dansé, je n’aurais pas eu accès à tous les rôles d’étoiles des productions futures, donc c’est une très bonne chose parce qu’il y a une belle programmation à venir. Etre étoile, c’est aussi travailler dans de bonnes conditions, avoir accès aux répétiteurs. Quand on est remplaçant, c’est beaucoup de travail personnel alors que là on est vraiment encadrés. C’est aussi un nombre de dates suffisamment épanouissant pour qu’on puisse creuser le rôle sans danser d’autres places en parallèle. Mais bien sûr, en tant que Première danseuse on accède déjà à des rôles de solistes conséquents.

DCH : Comment percevez-vous Le Lac des cygnes, que représente ce ballet pour vous ?

Léonore Baulac : Au départ, c’était plutôt un challenge, parce qu’on a tellement d’images de danseuses exceptionnelles, c’est un ballet tellement emblématique que c’est un poids de se mettre dans le rôle. Il a été sublimé par tant de danseuses qu’apporter quelque chose de plus n’est pas évident. C’est un rôle qui est très difficile techniquement tout simplement, et qui mérite d’être creusé car le personnage du Cyne blanc, très subtil, mêle l’humanité de cette princesse qui a existé, avec l’animalité du cygne. C’est un animal très fort, et il s’agit la Reine des cygnes. Elle n’est donc pas fragile mais se trouve fragilisée face à ce prince et son arbalète, puis par son amour naissant et la peur ou  l’appréhension : va-t-il réussir à me liberer de ce sort ? J’ai essayé de travailler pour rendre compte de ce récit.

Techniquement parlant, c’est un ballet en trois actes. Dans le Cygne blanc il y a énomément de travail de descente de pointe. Il faut qu’il n’y ait aucun à-coup, donc rester toujours dans le contrôle sur des variations souvent très calmes, très lentes. Le moindre tressautement peut casser cette magie. Et puis il y a toutes ces ondulations des bras auxquelles nous ne sommes pas habituées. Quant au Cygne noir, c’est difficile comme on l’imagine avec toutes ces pirouettes, ces fouettés… De plus,  c’est au troisième acte et l’on est déjà assez fatiguée. Enfin, j’imagine dans ce rôle une danseuse très grande avec des grands bras, de grandes jambes un physique assez russe que je n’ai pas vraiment, donc j’avais l’impression de ne pas y correspondre vraiment, et du coup, ce n’était pas un rôle dans lequel je me sentais le plus à ma place, en théorie. J’ai beaucoup répété en amont sans savoir que je me produirais en spectacle. Avec Clotilde Vayer on a réalisé un travail très en profondeur, on a tout étudié par le menu. Finalement être nommée sur un rôle qui n’est pas au départ celui qui vous convient mieux c’est une vraie fierté et l’aboutissment d’un vrai travail sans facilités.

DCH : Récemment, on a découvert chez vous une technicienne qui n’apparaissait pas tellement dans les ballets que vous avez dansés précédemment, est-ce dû à une évolution de votre travail ou des rôles qui vous sont proposés ?

Léonore Baulac : J’ai toujours eu des facilités techniques, mais c’est très différent en cours, en s’amusant, sans se faire de souci et où les choses sortent très bien, et de les faire contrôlées, maîtrisées en spectacle. et en scène avec le stress. Il faut les pratiquer. Dans mes premières années de ballet et même dans les premiers rôles, on m’a beaucoup distribuée dans le contemporain ou des chorégraphies avec peu de difficultés techniques. Mes seules occasions de montrer ma technique c’était pendant les concours, donc dans une situation très stressante où elle ne sortait pas vraiment. Donc c’est une évolution qui est liée au fait que je danse beaucoup plus de classique en spectacle. Du coup,  je réussis à oser la technique. C’est une autre étape.

DCH : Ça fait peur d’être étoile ?

Léonore Baulac : Oui. Les jours on a confiance en soi c’est formidable, mais les jours où on ne se sent pas au top, ou moins en forme… Comme on a cette image de perfection et d’excellence à laquelle  on doit correspondre, c’est beaucoup de pression et du mal à la surmonter surtout quand on va en scène. Je me suis aperçue, en parlant avec d’autres étoiles, que cette pression existe pour tout un chacun, mais heureusement, la scène galvanise. Même vis-à-vis de la compagnie, quand on rate tout pendant un cours, on le vit mal. « Etoile » même le nom, est sublime et je ne me sens pas sublime tous les jours.

DCH : Tenir sur la durée est-ce un défi supplémentaire ?

Léonore Baulac : C’est plutôt une chance d’avoir du temps, de pouvoir faire plusieurs fois des rôles et de les améliorer. Jusqu’à présent quand j’ai repris des rôles que j’avais déjà dansé, c’était plutôt agréable. Ça permet d’ajouter des  nouvelles exigences, de nouvelles nuances, de peaufiner. Donc ça me rassure plutôt. Je suis plutôt opitimiste.

DCH : Quels sont les rôles que vous aimeriez aborder ?

Léonore Baulac : La saison prochaine j’espère danser Kitri dans Don Quichotte, c’est un des grands rôles classiques qui m’attirent car il combine le côté très pur de Noureev et le côté festif, flamboyant. J’ai adoré le voir donc j’imagine qu’en scène c’est une belle expérience. Ruby en début de saison est aussi un ballet brillant et j’adore la musique de Stravinsky. Onéguine, évidemment. J’ai un penchant pour les grandes histoires dramatiques, La Dame aux Camélias, L’Histoire de Manon, Onéguine... Je pense que commencer par le rôle d’Olga ne serait pas une mauvaise chose, parce que c’est un rôle qui me correspond plus pour l’instant. Je ne sais pas si on m’envisage pour Tatiana. Ce serait le cas, ce serait formidable, mais si ça ne l’est pas, je comprendrais. Mon rêve absolu serait de danser le Sacre de Pina Bausch, mais ce ne sera pas pour cette fois ci. J’aurais aimé le faire même dans le corps de ballet car je crois que c’est une expérience de groupe unique, même si maintenant je peux aspirer à l’Elue. Mais cette expérience, animale, viscérale  de groupe dans la terre, avec cette musique qui me transcende… Mais il faut garder des rêves pour plus tard.

DCH : À part Pina Bausch, ce sont plutôt des attirances pour le classique…

Léonore Baulac : Non, il y a un rôle qui m’attire beaucoup c’est La Maison de Bernarda de Mats Ek, j’aimerais beaucoup faire la jeune sœur. Mais il semble peu probable qu’il veuille le reprendre. Pour l’instant, j’aime sentir cette progression en classique et en technique qui ne peut se faire qu’avec une pratique régulière. Ce sont aussi les rôles dont je rêvais quand j’étais petite et dont je rêve toujours et d’une certaine façon c’est le moment de les faire, dans une belle dynamique.

DCH : Vous semblez très attentive à la musique...

Léonore Baulac : La musique est pour moi un moteur, ça l’a toujours été, c’est ce qui m’a poussée à danser quand j’étais petite. Le concerto en sol de Ravel, que je danse en ce moment par exemple, je l’ai écouté beaucoup alors même que je ne savais pas que c’était un ballet. Pour cette série de représentations, être dirigée par Maxime Pascal qui est un chef extraordinaire, c’est un grand moment en scène… La musique permet aussi d’oublier ces appréhensions, ces doutes, ces questions stupides qu’on a dans le fond de la tête, et la musique nous dit quoi faire, quelle intention mettre, et mis à part quelques ballets, on est tout de même très bien servis.

DCH : Vous dansez à l’extérieur de l’Opéra de Paris ?

Léonore Baulac : Oui au Japon, j’y retourne cet été. Je vais aussi à Moscou pour les Benois de la danse, pour accompagner Hugo Marchand. Mais en ce moment, je danse des choses tellement passionnantes à l’Opéra que je ne ressens pas le besoin d’aller faire de galas à l’extérieur

DCH : Avez-vous du temps libre, et comment aimez-vous l’occuper  ?

Léonore Baulac : Avant d’être nommée étoile, je devais être là tous les soirs, même en tant que Première danseuse, car j’étais souvent remplacante. Désormais je n’ai plus que mes propres rôles. Bien sûr, quand j’ai une répetition importante le lendemain je ne peux pas me permettre de me fagtiguer mais je peux aller au restaurant, au théâtre…  J’ai beaucoup aimé Les Sept doigts de la main, un cirque contemporain, joli, poétique, impressionnnant. Je vais souvent à la Comédie Française, ce sont un peu nos partenaires de cœur. J’avais vu La Maison de Bernarda, c’etait Adeline D’Hermy qui jouait la jeune sœur de façon formidable. Je ne vais pas voir tant de danse, parce que j’aime bien changer de registre, et à l’Opéra je vais voir toutes les productions dans lesquelles je ne danse pas. Donc je ne suis pas en manque.
Pour le reste, Je fais des choses assez normales, quand on n’a pas le temps de développer un hobby : je suis gourmande, j’aime aller au restaurant, j’aime lire, voir une exposition. La vie culturelle parisienne est tellement riche, on a toujours l’impression de rater quelque chose .

Propos recueillis par Agnès Izrine

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