Entretien avec Germaine Acogny

Nous avons rencontré Germaine Acogny venue à Paris danser son solo, À un endroit du début, à l’occasion d’un week-end (4 -6 décembre) au Théâtre de la Ville.

« Je voudrais que nos gouvernements aient une politique pour la danse »

On l’appelle parfois la « mère de la danse africaine », mais Germaine Acogny ne se limite pas à un « titre », même mythique. Venue à Paris danser son solo, À un endroit du début, mis en scène par Mikaël Serre, et à l’occasion d’un week-end (4 -6 décembre) que lui consacrait le Théâtre de la Ville, elle présentait le documentaire Iya Tunde, (la mère est revenue) qui revient sur son parcours, et donnait une master class. Conscience, référence, mémoire : Germaine Acogny est tout cela, mais elle est encore et toujours, à 76 ans, celle que le magazine Jeune Afrique a classé parmi les cinquante Africains les plus influents, une combattante pleine d’une énergie et d’une fougue inextinguible.

Danser Canal Historique : Depuis la création de Mon Élue noire (2014), le solo d’Olivier Dubois, les programmateurs semblent vous avoir redécouvert. Comment ressentez-vous cette situation ?

Germaine Acogny : Je pense que dans la vie parfois les choses changent. J’ai la chance d’avoir vieilli. J’ai désormais 76 ans. J’ai toujours cru en ce que je faisais, j’ai toujours eu confiance en moi. Léopold Sédar Senghor et Maurice Béjart m’ont fait confiance. Ils m’ont confortée.

Il y a aussi Helmut [Vogt], mon mari qui a toujours cru en moi sans être aveugle. Il a écrit à Caroline Carlson, à Suzanne Linke pour présenter mon travail au long cours. Ça a pris le temps qu’il a fallu. Mais Suzanne Linke a fini par venir au Sénégal, elle a créé Le Coq est mort (pour la compagnie Jant Bi), présenté au Théâtre de la Ville en 2000. Helmut a également eu le courage de joindre des fondations qui nous ont apporté les moyens de bâtir l’Ecole des Sables. Il a toujours eu la foi en notre réussite.

Nous avons assisté à un véritable éclatement de la danse contemporaine en Afrique ; c’est un mouvement très important. Mais j’ai l’habitude de dire que quand tu ne sais pas où tu vas, il faut regarder d’où tu viens. C’est très important l’enracinement. Lorsque j’ai vu Pour Antigone (1993) de Mathilde Monnier, j’ai constaté qu’il y avait beaucoup de danse traditionnelle et contemporaine dans cette pièce… Je me suis dit que quand les occidentaux prenaient nos danses traditionnelles pour matière d’une création, c’était qualifié de danse contemporaine alors que nous nous interdisions de les utiliser ! Alors, à tous ces jeunes qui inventent, je leur dis de ne jamais oublier leurs danses, je leur dis de ne jamais oublier de revenir chez eux ! Je danse avec Salia Sanou, je suis très heureuse de voir des jeunes comme Gregory Maqoma, Faustin Linyekula ! Il y a eu ce flamboiement de la danse contemporaine, avec des jeunes chorégraphes auxquels on a dit qu’ils étaient de jeunes créateurs… Les plus solides resteront, la vérité est comme l’huile : elle remonte toujours. Mais il faut une formation des jeunes chorégraphes, je l’ai toujours pensé et je suis très patiente. 

DCH : Et ce Sacre du Printemps que représente Mon Elue noire ?

Germaine Acogny C’est vrai que la création d’Olivier Dubois a été un formidable pari. Quand Maurice était avec moi pour Mudra Afrique, il me disait qu’il rêvait de faire son Sacre du printemps avec des danseurs africains. Il me disait aussi que j’étais la fille noire qu’il aurait pu avoir et que, dans son Sacre, j’étais l’Elue qu’il voulait. Je lui disais que c’était difficile — j’avais déjà 35 ans… Et cela ne s’est jamais réalisé. Pour lui rendre hommage, Dominique Genevois est venue monter un extrait avec des danseurs. Le théâtre Sorano de Dakar était plein de jeunes, un triomphe. Quand Olivier Dubois est venu, il voulait travailler à l’école des Sables… Mais là, alors que si j’avais eu encore à 35 ans, je ne l’aurais pas fait, à ce moment-là, j’ai accepté sonSacre!  Même avec ma pudeur, je pouvais accepter de danser en soutien-gorge. Chez nous, dans les villages, les femmes, à 70 ans, vont torse nu. Il n’y a rien de sexuel. Mais moi, seins nus, je ne l’aurai pas fait. Avec Olivier, les gens pensaient que cela ne pourrait pas coller, mais l’entente a été très forte et j’ai trouvé génial de pouvoir danser l’Elue. Je l’ai dansé à Toubab Dialaw, à l’Ecole des Sables, dans le studio Henriette. Tout le village a assisté à la représentation. A la fin, les femmes sont venues m’expliquer ce qu’elles avaient vu, elles étaient enthousiastes. Elles m’ont soulevé, on a dansé. Plus tard, elles ont vu la transmission du Sacre du Printemps de Pina Bausch. « On connait la musique », m’ont-elles dit, mais elles se sont étonnées, « ils ont besoin de se mettre à trente-deux pour faire ce que tu faisais toute seule ! ». En fait, cela m’a fait plaisir. 

Quand j’ai reçu un Bessie Award, j’ai été très heureuse également… et très fière que les Noirs américains trouvent cela si extraordinaire et que l’on ait voté pour moi !

J’ai voulu arrêter de danser en pleine forme. J’ai dansé au Musée [Musée d’Orsay dans le cadre de l’exposition Le Modèle Noir] cela m’a renforcée, mais je n’ai pas souhaité aller plus loin. Quelquefois, je regrette, mais je préfère ne pas finir misérable en faisant pitié. 

DCH : J’aimerais que l’on revienne sur cette étonnante évolution de la danse contemporaine sur le continent africain. Vous qui avez suivi tout ce mouvement, que s’est-il passé selon vous ?

Germaine Acogny :Les mentalités évoluent et la rencontre avec les autres enrichit tout le monde. Ce brassage, ce multiculturalisme corporel, fait de rencontres et d’échanges, modifie les mentalités. L’Afrique se permet aujourd’hui un regard sur le monde. Les chorégraphes peuvent créer ce dont ils ont envie. Les hommes et les femmes luttent pour changer le regard des autres, pour faire que notre travail soit reconnu. Il existe de jeunes artistes vraiment audacieux : j’ai parlé de Grégory Maqoma, il y a Salia Sanou, évidemment, mais il y a aussi Serge Aimé Coulibaly, Alexandra Seutin (elle est passée par Londres pour revenir à Bruxelles). Ou encore Nadia Beugré. Elle est venue à l’école des Sables. Elle était un peu découragée de reprendre toute seule après le décès de Béatrice Kombé avec laquelle elle avait fondé la compagnie Tché Tché en 1997; nous lui avons dit qu’elle pouvait y arriver et la voir sur les plateaux aujourd’hui me redonne de l’énergie. 

Mais, pour que cela continue, il faudrait que dans toute l’Afrique, les jeunes chorégraphes prennent leur destin en main. C’est toujours l’Europe qui nous aide ! Je voudrais que nos gouvernements aient une politique pour la danse et qu’ils s’appuient sur les talents du Continent, en particulier ceux des jeunes. 
 

DCH : Pourquoi la culture en général et la danse en particulier n’est pas considéré comme une priorité sur le continent ?

Germaine Acogny : Sans me vanter, un exemple comme l’Ecole des Sable est très important. 

J’ai reçu le Prix d’Excellence [2018]* de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). Après cela, le président du Bénin, Patrick Talon, m’a invitée. Il voulait un conseil pour le développement de la culture en danse. Je crois qu’il est sur le bon chemin, mais il y va pas à pas. Je pense qu’il y aura bien un théâtre et une école de formation à Cotonou. 

Quand Mudra Dakar s’est arrêté, l’idée ne s’est pas perdue : c’est ainsi que ja conçu l’Ecole des Sables avec d’autres moyens et dans une époque différente. Dans le fond, Maurice Béjart a eu beaucoup d’enfants, mais c’est moi qui lui ressemble le plus. Je regrette un peu la situation actuelle. J’ai essayé de me rapprocher de Mudra. Quand le Ballet Rudra que dirige Gilles Roman est venu à Dakar, il y a eu des stages et j’ai rencontré toute l’équipe. Puis, ils sont repartis, et ils n’ont plus répondu ! Cela donne l’impression que l’on veut effacer la part d’Afrique de Maurice Béjart. Nous avons des contacts avec P.A.R.T.S l’école d’Anne Teresa De Keersmaeker pour des échanges, et nous nous entendons très bien. Rudra, j’ai fait une croix dessus, mais c’est dommage !

DCH Il y a quelque mois, vous avez appelé au secours pour l’Ecole des Sables. Quelle est la situation actuelle à Toubab Dialaw ?

Germaine Acogny : Après avoir reçu le prix de la CEDEAO, j’ai pu mesurer qu’il y avait une forte reconnaissance populaire, mais j’aimerais que cela se ressente un peu plus sur le plan financier. Alors, j’ai pris contact avec Macky Sall [Président de la République du Sénégal depuis 2012]. Il m’a reçue de façon tout à fait officielle et l’entrevue s’est parfaitement déroulée. Il a envoyé des instructions et nous avons reçu un premier virement pour Toubab Dialaw… Et plus rien. Pas de message, pas d’information. Impossible de savoir si c’était un seul versement, si c’était à renouveler, rien… J’ai donc écrit de nouveau au Président. On m’a répondu qu’à cause du Coronavirus, tout était bousculé. Alors, j’attends que la tempête se calme. 

Mais l’utopie continue. Nous sommes toujours en danger financier, mais je crois que cette aventure va continuer. Au Sénégal, au Bénin et ailleurs !

Il faut rappeler que nous n’avons pas beaucoup de cas de Covid 19. Il est possible depasser un test gratuit à Ouagadougou et avoir la réponse en 48h et la situation est plutôt mieux contrôlée en Afrique qu’en Europe ou ailleurs. 

A l’Ecole des Sables, la vie continue, dans l’esprit qui est le nôtre depuis vingt ans, mais avec des jeunes qui prennent leurs responsabilités, comme Patrick Acogny, mon fils, et Alexandra. Elle va prendre la direction d’un nouveau Jant Bi constitué de danseurs extérieurs au Sénégal pour pouvoir tourner dans le monde avec moins de problème de visa, et une compagnie pour l’action à l’intérieur du Sénégal. Pas deux univers séparés, mais des structures pour mieux préparer les jeunes danseurs sénégalais à travailler ! Nous continuons l’aventure.

Propos recueillis par Philippe Verrièle

* En même temps que Kofi Annan, ex- secrétaire général des Nations unies, et Ameyo Adadevoh, femme médecin nigériane, figure de la lutte contre Ebola, l’un et l’autre à titre posthume.

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