Entretien avec Daniel Larrieu

Daniel Larrieu a repris deux de ses pièces marquantes : Chiquenaudes (1982), la première de ses créations et Romance en stuc (1985), pièce emblématique d’un style. A l’occasion de la présentation de ce programme au CDA d'Enghien le 22 novembre prochain, il revient sur l’enjeu de ce retour aux années 1980.

Danser Canal Historique : Qui est à l’origine de ces reprises de Chiquenaudes et Romance en stuc ?

Daniel Larrieu : Moi ! Je garde sur mon répertoire une complète liberté d’action.

DCH : Pourquoi ?

Daniel Larrieu : On voit que les chorégraphes âgés intéressent moins que les jeunes, alors qu’est qu’on fait ? Moi, je crée la mémoire de mon propre travail. Pourquoi faut-il attendre que les gens soient morts pour voir les pièces ?

La Collection Daniel Larrieu est un laboratoire sophistiqué où je fais un travail des choses extrêmement différentes, du théâtre de la chanson, du cinéma, des activités que certains peuvent trouver farfelues. Elles ne rentrent pas dans les tuyaux institutionnels. On demande plutôt aux chorégraphes des pièces qui peuvent tourner dans les réseaux habituels. On demande des chorégraphes… On peut dire des chorégraphes « bankable » ! Je ne m’y reconnaît pas et c’est pour cela que je préfère faire autre chose avec la Collection Daniel Larrieu. Mais puisque l’on ne comprenait pas cette démarche, j’ai en quelque sorte dit aux institutions, à l’Etat, je vais faire quelque chose pour vous. Ce n’est pas contre, contre les théâtres ou la DRAC par exemple. Ils sont extrêmement compréhensifs avec moi. Mais c’est vrai que je peux paraître assez « hors sujet ». 

J’achève une résidence de trois ans à Enghien et je me pose la question de savoir comment conclure. Puisque la majorité des spectateurs n’ont pas vu la danse des années 1980, je propose de leur montrer. J’ai revu des documents sur Romance en stuc ; cela m’a fait penser que les préoccupations des chorégraphes d’alors étaient très différentes. Il y avait une préoccupation du théâtre, avec un projet de mise en scène très soigné.

Il y a dans Romance quelque chose de l’ordre de la narration avec une présence du magnifique texte d’Empédocle qui en fait une pièce étrange et décalée par rapport à cette exigence du « bankable » d’aujourd’hui. Tous les chorégraphes de l’époque avaient des modes d’approches très différents les uns des autres et ils n’étaient pas lisses. C’était assez différent du nivellement des plateaux actuels… Je voulais transmettre cette matière-là. 

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DCH : Quels outils avez-vous utilisé pour cette reprise ?

Daniel Larrieu : Pour Chiquenaudes, une première recherche avait été faite pour Nouvelle Vague, le projet qu’Emilio Calcagno a proposé en 2009. Il pensait que tout le monde pouvait danser cette pièce, ce qui est vrai, mais pas tout à fait quand même. Pour Romance, je m’en rappelle très bien et Jérôme Andrieu m’a aidé. Léa Lansade aussi. On a dû réinventer l’espace. Le décor reconstitue l’esprit des arches du cloître des Célestins [lieu de la création pour le festival d’Avignon 1985], mais c’est un espace en creux, c’est du vide pour évoquer la mémoire du lieu. 

Pour Chiquenaudes, comme la pièce se déroule en silence, il n’y a que la matière qui joue. On disait à la création que c’était de la bande-dessinée. Heureusement la bande-dessinée a beaucoup évoluée depuis cette époque, au moins nous sommes débarrassés de cette référence-là !

Ce sont des matériaux déclinés dans un espace…
Je me suis très sérieusement plongé dans Romance, avec son temps plus suspendu, plus méditatif. J’ai été très heureux de cette traversée. 

DCH : Comment s’est fait le casting pour ces pièces ?

Daniel Larrieu : En prenant en compte celui de la création. Sarah [Lindon] avait 16 ans à la création. Pour Pierre Chauvin qui danse dans la reprise, son père, Didier Chauvin, faisait partie de la distribution de 1985. Il était venu parce qu’il faisait des arts martiaux. J’étais très jeune également à la création, j’avais moins de trente ans, et c’est une époque où on te proposait des choses folles. Il n’y a plus de folie à l’heure actuelle. 

DCH : Comment vous avez pu monter cette production ?

Daniel Larrieu : Les flux financiers aujourd’hui ignorent la danse. Une pièce, c’est 1000€ par danseur, pour Romance, cela revient donc à 12000€ par semaine. Heureusement que l’on n’a pas eu d’accueil studio d’un CCN, il nous aurait ruiné ! Il faut des moyens et heureusement, nous avons eu une subvention spéciale de la DRAC, mais sans le soutien d’Hermès cela n’aurait pas été possible. 

Le travail de la danse demande une temporalité particulière. Pour Littéral (2017), j’ai passé six mois à écrire. Alors quand tu as la possibilité de faire de l’émergence, avec un solo, tu as trois semaines pour faire un truc de 20 minutes, tu ne proposes plus les mêmes conditions de travail… Mais il ne faut pas se plaindre !

DCH : Comment se passe les relations avec les programmateurs ?

Daniel Larrieu : Les gens qui ont suivi Romance sont en ceux qui sont sensibles à ce que nous faisons avec La Collection Daniel Larrieu et en général qui sont attentifs à mon travail. Alors évidemment, cela pose quelques difficultés. C’est pour cela que je ne suis pas passé à Paris depuis très longtemps. Mais j’ai la Ménagerie de verre où je peux disposer de studio et où sont les bureaux. Il y a les gens qui suivent. Annie Bozzini qui a traversé tout mon parcours et l’a soutenu, Catherine Tsekenis qui m’a apporté le soutien de la fondation Hermès.

J’ai voulu faire la première à Tours. Il n’y avait pas d’argent, mais un désir et cela a permis de présenter la pièce avant le CN D et de voir comment les choses venaient. Les questions sont intéressantes, pas celles que j’attendais.

DCH : Mais comment s’est passé la rencontre avec les danseurs ?

Daniel Larrieu : La sélection s’est faite en respectant les gens, avec beaucoup d’attention et beaucoup d’éthique. La formation faisait sens au moment de la création de Romance. Je veux dire que c’était des « danseurs ». C’est-à-dire qu’ils étaient formés à la danse, avec des cours pour être danseur. Aujourd’hui il faut endosser une formation d’artiste. On demande d’être un artiste intègre au sens des arts plastiques, mais il n’y a plus grand monde qui danse. Il y en a. Mié [Coquempot] en faisait partie ou Thomas [Lebrun]. On demande des démarches d’artistes. J’entends le mot de chorégraphe utilisé par des gens qui usurpe un peu ce terme. La danse accueille toutes les démarches et elle est la plus ouverte à tous les modes de développement, c’est très bien. Moi, j’ai tracé mon sillon vers les choses que j’aime, vers une écriture du mouvement, là où je suis le plus utile.

DCH : Et pour remonter Romance, il y avait des notations ?

Daniel Larrieu : Ce sont les danseurs de la création qui sont venus. Dominique Brunet, Laurence Rondoni, Bertrand Lombard, Didier Chauvin, Sarah Lindon. Tous ces gens racontaient d’autres choses que ce que je disais aux danseurs. Mais je leur ai expliqué qu’ils pouvaient prendre autre chose, que la mémoire est polymorphe et qu’ils pouvaient écouter quelqu’un d’autre que moi. C’était formidable comme manière de traverser le travail. Sarah par exemple a expliqué que son rôle était très ingrat. Elle avait très peu de choses à faire, mais elle ne pouvait pas du tout flotter. Il fallait une présence très forte et immédiate. C’est un labo vraiment extraordinaire. 

La pièce est notée en Laban maintenant. Cela va me permettre d’écrire un codicille que je vais intituler : « Pour en finir avec la notation Laban ». C’est une matrice, mais une matrice ne donne rien sans l’acte de présence. Je voudrais occuper mes années avec ce qui me passionne comme cette présence au plateau. Il s’agit bien de charger le mouvement. Le travail chez Thomas Lebrun, déplacer un pot de fleur, venir doucement, faire un pas. Est-ce que c’est de la danse théâtralisée ? Tu peux noter cette théâtralité, mais ce n’est pas que cela.

DCH : Le syndicat Chorégraphes Associés vient de publier une lettre ouverte où il interpelle les tutelles sur la place des artistes âgés. Que peut-on en penser ? 

Daniel Larrieu : Les producteurs ne sont ni mon père ni ma mère… Je ne leur demande pas de me reconnaître. Je n’ai pas besoin de cela. Mais c’est un milieu extrêmement violent qui ne prend en charge qu’une petite partie de l’iceberg. La danse est la chair de l’acte culturel. Elle est partout. J’ai fait les rencontres dans les écoles, avec les publics, sur le terrain, dans l’action sociale. On est dans tous les rayons. J’ai tout fait ! Mais je me suis formé pour ne pas me perdre. J’ai travaillé sur cette partie de la démarche et la reconnaissance, c’est moi qui me l’accorde. Si je choisis de ne pas rester à un seul endroit et que je vais là où on ne m’attend pas, c’est que je trouve un intérêt à me divertir. 

Chorégraphes Associés a raison, mais il faut aussi se demander pourquoi les jeunes ne viennent pas. Pourquoi ils ne sont pas dans ce syndicat. Pourquoi ils ont si peu conscience de ce travail qui fait que l’on peut se dire chorégraphe. Oui, c’est un milieu injuste dans une époque injuste et c’est compliqué d’avoir soixante ans. Mais c’est compliqué à tous les âges. 

Propos recueillis par Philippe Verrièle

Au CDA d'Enghien-Les Bains  : vendredi 22 novembre 2019 à 20h30

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