Entretien avec Andrés Marín

CARTA BLANCA est un spectacle ouvert à l’univers personnel d’Andrés Marín. Une page blanche sur laquelle le chorégraphe nous offre sa danse,comme un acte de liberté,
avec une entière disponibilité pour l’instant,l’espace et pour l’autre.

DCH : Comment définiriez-vous le spectacle CARTA BLANCA que vous allez présenter à Suresnes ?

Andrés Marín : C’est un espace où je me sens très libre, où je peux improviser et me servir de l’énergie de la danse pour faire bouger les lignes de la chorégraphie. Néanmoins, c’est un spectacle très écrit, avec un programme et une progression, même s’il n’y a pas de dramaturgie ou de narration mais une suite de tableaux.

DCH : Comment s’organisent ces tableaux qui, chacun, apportent un éclairage différent à votre personnalité ?

Andrés Marín : C’est peut-être une façon de réinterpréter ma vie, mais c’est plutôt inconscient. Les tableaux appartiennent à plusieurs de mes spectacles mais revisités, avec plus de fraîcheur, de distance, et de maturité. De ce fait, ça permet une interprétation différente, avec plus d’intériorité.

DCH : On a l’impression que ces tableaux traversent aussi toute l’histoire de la danse et du flamenco…

Andrés Marín : Ce spectacle est très flamenco, il y a le folklore, l’ambigüité, les personnages comme La Farruca que je fais apparaître, la sobriété, la solitude. Il y a quelque chose de la mise à nu, c’est moi dans une autre façon de m’exprimer, plus dépouillée, plus traditionnelle peut-être. Ce qui est important pour un artiste, c’est de changer de discours, de partition, ou de façon de s’exprimer, même s’il choisit les mêmes mécanismes de création.

DCH : Pouvez-vous nous parler de la musique de cette "Carte Blanche" ?

Andrés Marín : Raúl Cantizano est le pionnier de la guitare électrique flamenca, et il joue également de la vielle à roue, un instrument médieval très joli, qui donne un aspect folklorique. Il y a aussi ces cloches en métal que j’actionne en dansant et qui sont des cloches d’Ituren dans les Asturies et servent à éloigner les esprits, la clarinette jouée par Javier Trigos, les percussions de Daniel Suárez et bien sûr des chanteurs et une guitare flamenca. J’aime mélanger des choses différentes et en sortir l’essence. Jouer sur l’imagination du spectateur. C’est comme un laboratoire.

DCH : Vous-même avez contribué à faire sortir le flamenco de son sillon, que pensez-vous des tendances actuelles ?

Andrés Marín : Le flamenco a beaucoup évolué, la tendance est aujourd’hui à une forme d’immobilisme. Or c’est impossible, l’évolution continue, c’est ce qui nous fait vivre. L’art est à l’image de la société, avec l’air du temps, tout comme la renommée d’ailleurs. Il faut donc sans cesse produire de nouveaux discours, certains d’entre eux sont mieux qu’avant, d’autres moins bien… Ces dernières années, tout va très vite. Il y a quelques années, certains de mes spectacles ont ouvert des portes pour toute une nouvelle génération. Je ne suis pas le seul, bien entendu, mais les danseurs-chorégraphes de mon époque ont révolutionné le flamenco. Par exemple, la connaissance musicale n’a plus l’importance qu’on lui attribuait auparavant. Aujourd’hui, il faut aller vite, ce qui compte c’est la quantité.

DCH : Et qu’en pensez-vous ?

Andrés Marín : Je pense que c’est notre époque et que chacun doit assumer ses responsabilités. Personnellement, j’essaie de suivre ma ligne, mon intuition, et mes envies. Ce que je connais par cœur ne m’intéresse pas, selon moi un artiste doit transmettre ce à quoi il tient, quelque chose de très fort, ou apporter quelque chose de neuf.

DCH : La technique flamenco a-t-elle évolué également ?

Andrés Marín : On ne danse pas mieux qu’avant. Ma génération dansait très bien, avec une technique très structurée. Nous avons bénéficié d’une transmission directe des grands maîtres. Le problème est que, d’une certaine façon, nous avons eu besoin de « tuer le père » pour avancer, pour ne pas nous contenter de reproduire ce qu’ils faisaient eux-mêmes si merveilleusement. Pour nous, c’était fini, il fallait créer autre chose. Mais nous avions ce socle ancré en nous. Aujourd’hui, la plupart des danseurs actuels soit imitent la génération de nos maîtres, mais sans avoir profité de leur enseignement, et répètent toujours la même chose devant un public amorphe et qui s’ennuie. Ils sont toujours en train de parler du passé, comme des grands pères croyant évoquer le futur mais bloqués dans leurs souvenirs. Je pense que c’est pareil pour la danse contemporaine. Par exemple, quand on regarde du Pina Bausch c’est toujours génial, mais ça correspond à une époque. La danse contemporaine d’aujourd’hui doit raconter autre chose… Malheureusement, j’ai l’impression que ce qui fonctionne dans notre société c’est de parler du passé. Comme tout a déjà été fait, que la consommation facile a tué le désir, il est devenu plus difficile d’avoir quelque chose à dire, artistiquement parlant. Et les gens du flamenco arrivent avec un lavage de cerveau prodigué par de vieilles insitutions. Ceux qui tirent vraiment le chariot, ce sont Israel Galvan et Rocio Molina, nous sommes trois à prendre des risques. Les autres, les jeunes veulent se positionner, veulent être appréciés par la critique, mais ils sont dans la politique, dans la communication, plus que dans la danse !

Propos recueillis par Agnès Izrine

 11 novembre à 17:00 : Théâtre de Suresnes -Jean Vilar CARTA BLANCA d’Andrés Marín

 

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