Ensemble pour - bien ! - FAIR(E)

Leur nomination surprise en mai 2018 à la tête du Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne a agité pendant des mois le landerneau chorégraphique. A la veille de leur première saison effective, rencontre avec quatre membres du collectif FAIR(E), Bouside Aït-Atmane, Céline Gallet, Saïdo Lehlouh et Ousmane Sy.

Ils sont huit : Bouside Aït-Atmane, Iffra Dia, Johanna Faye, Céline Gallet, Linda Hayford, Saïdo Lehlouh, Marion Poupinet et Ousmane Sy. Déjà connus ou tout juste émergents, artistes et personnalités issus de la mouvance hip hop, ils sont le nouveau visage du CCN de Rennes. « Une génération de chorégraphes représentative de la France d'aujourd'hui, de toute sa richesse, bousculant les codes établis et génératrice de lien social », selon le communiqué du ministère de la Culture. Après une décennie passée sous l’appellation de Musée de la danse conformément au projet artistique de Boris Charmatz, l’institution s’est donc dotée d’une direction collégiale - un geste inédit jusqu’à la nomination en avril dernier du collectif (LA) HORDE à la tête du CCN Ballet national de Marseille -, dont de surcroît, autre innovation, deux des membres (Céline Gallet et Marion Poupinet) ne sont pas artistes mais administratrices culturelles. Si l’on ajoute à cela que FAIR(E) se distingue par « une vision de gouvernance innovante, de nouveaux modes solidaires de production, de multiples actions en direction et avec les personnes, et particulièrement la jeunesse », qu’il « propose par ailleurs des dispositifs d'insertion professionnelle engagés » et « se fonde à la fois sur les principes de l'économie sociale et solidaire et les droits culturels », voilà de quoi défrayer la chronique chorégraphico-professionnelle.

Depuis un an, les nouveaux impétrants se sont prudemment tenus à l’écart de ce flot de commentaires. Après une période de « passation de pouvoirs » entre septembre et décembre 2018, leur prise de fonctions a eu lieu en toute discrétion le 7 janvier 2019. A débuté alors une première phase de préfiguration, un temps de réflexion et d’organisation indispensable selon Céline Gallet, en charge de la production, de la transmission et de la communication: « Il y avait beaucoup de choses à recalibrer et réinventer. D’ordinaire, à la direction d’un CCN arrive un chorégraphe avec sa compagnie. Là, sont arrivées huit personnes sans aucune compagnie. » D’où des ajustements nécessaires, ne serait-ce qu’au plan administratif. Mais plus qu’une reconfiguration des services ou des équipes, il s’agit d’un véritable changement de logiciel. « L’installation d’un collectif, c’est une démarche politique et c’est le cœur de notre projet », défend la jeune femme.

L’histoire de FAIR(E) est toute entière liée à son noyau originel, la structure de production mutualisée Garde-Robe. Créée en 2005 par Céline Gallet et Marion Poupinet, cette entité coopérative et associative déploie son activité à partir de 2010 au service de l’accompagnement des artistes hip hop. En 2017, alors en résidence à Mains d’œuvre, lieu indépendant pour l’imagination artistique et citoyenne basé à Saint-Ouen, le duo monte l’évènement Désolé Maman, destiné à « montrer la créativité d’une génération d’auteurs chorégraphes ». Il y est question de danse, mais aussi d’un jeu vidéo, ou d’une application de modération de débats…  Le but est - déjà - de rassembler, et de rendre visibles les différentes incarnations d’une émergence hip hop francilienne qui ne se limite pas à la danse. « Etre ensemble permet de voir les similitudes, ce qui stimule du même coup l’envie de faire ensemble ». Autour de Garde-Robe, qui peu à peu fédère plusieurs artistes, naissent différents projets, comme la création d’une fabrique hip hop tournée vers les quartiers en développement de Saint-Denis et de Nanterre, ou encore l’occupation artistique de la préfourrière de Pantin, dans le cadre du concours Réinventer Paris 2. Autant d’occasions d’expérimenter une conception, une écriture et une gouvernance collectives.

FAIR(E) au Festival d'Avignon

Lorsque, finalement, le groupe décide de candidater à la direction du CCN de Rennes - via un dossier envoyé « à l’arrache » à une heure de la dead line -, l’essentiel est déjà acquis : une aptitude à écrire ensemble un projet, une pratique collective de la gouvernance et des relations humaines, une volonté de contribuer au rayonnement de la danse hip hop. Ne manque que le nom, inventé pour la circonstance et parce qu’il résume bien le programme à venir. « Dans FAIR(E), il y a faire partager » explique Babson, alias Ousmane Sy. « Il y a aussi faire traverser la diversité des esthétiques et des démarches de chacun. Pour nous, la notion de transmission est essentielle, et les savoirs informels aussi importants que les savoirs académiques. » S’appuyant sur cette idée et sur « la géographie du lieu », le chorégraphe spécialiste de house, dont a été montré cet été à Avignon la pièce 100% féminine Queen Blood avec les danseuses du groupe Paradox-sal, entend créer des passerelles entre danses traditionnelles bretonnes et danses traditionnelles africaines.

Autre objectif : faire vivre la pratique amateur et la rendre porteuse de sens. Une problématique que les artistes du collectif connaissent bien, étant issus pour la plupart de ce type d’apprentissage. Le BBoy Saïdo Lehlouh, par exemple, est passé de l’univers des battles au sein du groupe Bad Trip Crew, à la création avec Storm en 2007 pour Il était une fois, présenté au théâtre de Chaillot dans le cadre d’Europe Hip Hop - ma première fois sur une scène en tant qu’interprète, se souvient-il. Il rejoint ensuite la Cie Wang Ramirez avant de créer Wild Cat, « une pièce qui a grandi avec moi », reprise cet été à Avignon. Puis c’est la rencontre de Johanna Faye avec laquelle il fonde en 2015 la compagnie Black Sheep, et la création commune de Fact en 2016. Soutenu par des résidences (à Aubervilliers et à La Courneuve), accompagné par le dispositif IADU (Initiatives d’artistes en danse urbaine) de la Grande Halle de La Villette, le chorégraphe a forgé peu à peu son style.

Même parcours d’électron libre pour Bouside Aït-Atmane, qui débute aussi par l’univers des compétitions, où il pratique le locking, avant de participer à Drop It de Franck II Louise, son « premier spectacle ». Il poursuit toutefois en parallèle son master en e-commerce à la fac, commence même à travailler dans ce secteur avant de remporter le concours IADU de La Villette grâce à sa pièce sur l’univers des battles Dans l’arène,  créée avec Yanka Pédron. Créée en 2017, R1R2 Start, pièce hip hop inspirée par les personnages des jeux vidéo, a également été montrée à Avignon cet été.  Un parcours informel d’excellence, semblable à ceux que FAIR(E) souhaite encourager sur les territoires.

Parmi les prochains temps forts de cette année inaugurale, un festival aura lieu de janvier à mars 2020 où chaque spectacle programmé bénéficiera d’un mode de diffusion spécifique : sur plateau, in situ, dans des zones blanches … Cette manifestation pluripartenariale sera co-pilotée par le CCN et par la Cité de la danse Le Triangle, en association avec tous les équipements culturels rennais. Là encore, la pluralité des démarches et le sens du collectif joueront à plein. « Le festival s’étendra à des lieux de toutes sorte : des établissements labellisés, non labellisés, associatifs, des conservatoires » explique Céline Gallet. « Nous sommes fondamentalement dans le partage, et c’est d’ailleurs pour cela que nous avons été choisis par une région elle aussi généreuse et innovante. Nous ne savons pas faire seuls, nous avons le désir profond de mutualiser nos actions, et pour ça, le CCN est un outil incroyable. »

Isabelle Calabre

Queen Blood de Ousmane Sy à la Fête de Humanité le 13 septembre

Apaches de Saïdo Lehlouh dans le cadre de Danse Elargie les 13 et 14 septembre et au Théâtre de la Ville le 22 septembre

AlShe/Me de Linda Hayford en tournée à KLAP, maison pour la danse à Marseille le 7 octobre

Projet de coopération internationale en Equateur avec Bouside Ait Atmane du 21 septembre au 3 octobre

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