En Tunisie, un nouveau paysage chorégraphique

Le festival Carthage Dance ouvre la Tunisie à de nouvelles formes et transpose la liberté acquise par la révolution du jasmin. Les débats font rage...

Tout n’est pas rose, au pays qui avait lancé le printemps arabe. Loin de là. Mais les Tunisiens ont pris l’habitude de débattre, de manifester et de s’épanouir. « Les Tunisiens sont déprimés parce que les gens sont déçus par les résultats de la révolution », avait prévenu Mariem Guellouz, la directrice artistique du festival qui s’affiche aussi sous le titre de Journées Chorégraphiques de Carthage. Pourtant, la différence avec l’ambiance d’avant la révolution est frappante. Il n’y a plus de censure, les conflits politiques ressemblent à ceux de l’Europe et autour des manifestations, les forces de l’ordre se contentent d’une présence discrète.

Evolution

La scène chorégraphique est toute aussi ouverte et variée. La danse d’auteur a sa place à Tunis et commence à essaimer à travers le pays. Un long travail a été fait par les différent.e.s chorégraphes tunisien.ne.s, sur place ou en travaillant à cheval, sur les deux rives de la Méditerranée. « On ne commence jamais à zéro et je me situe plutôt dans une continuité », explique Mariem Guellouz, elle-même chorégraphe et chercheuse en danse. En matière de danse, la Tunisie mise sur l’évolution. Les pionniers comme Imen Smaoui ou Imed Jemaa (on l’avait vu l’année dernière avec un impressionnant solo à l’Institut du Monde Arabe) sont toujours là, et bien sûr aussi Nawal Skandrani qui avait dirigé le Ballet National Tunisien de 1991 à 1995. Et aussi Syhem Belkhodja qui avait créé les Rencontres Chorégraphiques de Carthage en 2002.

Malgré cette continuité, il est évident que la révolution a débouché sur un nouveau paysage chorégraphique. Placé sous tutelle ministérielle, celui-ci est clairement structuré, avec la mise en place d’un Pôle Ballet et Arts Chorégraphiques qui comprend deux ensembles permanents. D’une part, le Ballet de l’Opéra de Tunis, constitué de seize danseurs confirmés et présent cette année à Carthage Dance avec une création dirigée par Emilio Calcagno. D’autre part, le Nouveau Ballet de Danse Tunisienne, dirigé par le chorégraphe Karim Touwayma. Cet ensemble de neuf jeunes danseurs de tous horizons est appelée à jouer le rôle de compagnie nationale de danse contemporaine, à l’instar de Carte Blanche en Norvège tout en gardant un lien avec les danses traditionnelles. S’y ajoute le festival lui-même, conçu pour développer le public de la danse, les échanges avec les scènes chorégraphiques internationales et bien sûr la place des chorégraphes tunisiens.

Nouveau Ballet de Danse Tunisienne

Dignité

Ce nouveau paysage tient compte de deux besoins qui s’expriment sur le plateau et dans les débats. Dans son éditorial, la directrice artistique écrit qu’elle entend « interroger la dignité des corps dansants du point de vue de la mémoire ». Elle rappelle par ailleurs que « la révolution tunisienne a aussi été surnommée la révolution de la dignité », histoire de réclamer le respect de l’intégrité des corps des citoyen.ne.s, entre autres par la fin des pratiques de torture. Le festival 2019 était donc placé sous la devise « Pas de danse sans dignité ». Car aujourd’hui, les chorégraphes tunisien.ne.s identifient de nouvelles entraves à la liberté de créer. Certain.e.s se sentent obligé.e.s de faire plaisir à des institutions européennes qui ne jurent que par des pièces sur la migration, la révolution et le statut de la femme dans le monde arabe. Et si un.e chorégraphe tunisien.ne voudrait mener une recherche sur le lien entre la danse et la musique ou sur l’historie de la danse ?

Dans la Tunisie post-révolutionnaire, le monde de la danse revendique désormais des conditions de travail dignes et le respect du corps des artistes chorégraphiques. L’ouverture, en 2018, de la Cité de la Culture avec ses plateaux et salles équipés de tapis de danse est un pas en avant. Le risque de blessures était élevé, das les salles sans tapis. « Mais le corps dansant est aussi lié à des questions politiques et sociologiques. En dictature ou en liberté, la création ne sera pas la même. Et la question de la circulation est toute aussi importante. Les artistes arabes ont aujourd’hui beaucoup de problèmes pour se déplacer, que ce soit vers le Nord ou entre les pays du Sud. » Comme pour souligner ces propos de Mariem Guellouz, la venue d’un chorégraphe aussi reconnu que Mitkhal Alzghaïr fut une vraie course d’obstacles administratifs et a failli échouer.

Mémoire

Au premier grand débat, annoncé comme présentant le livre Chaillot, Palais de la danse [lire notre article] en présence de Didier Deschamps et Rheda Soufi du Théâtre National de la Danse français, la mémoire a été identifiée comme un terrain où la danse doit lutter pour exister, plus encore qu’au présent. « Nous avons fait ce livre justement parce que dans tous les ouvrages parlant de l’histoire de Chaillot, la danse est occultée alors qu’elle y a toujours été présente », expliqua Deschamps.

Et en Tunisie ? « Chez nous, l’amnésie est un sport national », dit Nawal Skandrani qui digère mal sa propre éviction des sources sur l’histoire de la danse contemporaine en son pays. Pour elle, la danse tunisienne avance par soubresauts qui mangent leurs parents et obligent les artistes à vivre en Europe. « Mais je ne peux créer qu’en mon pays. En trente ans, je n’ai pas été reçue une seule fois au ministère pour parler de mon travail et le premier livre sur la danse tunisienne ne mentionne pas mon existence. » Conclusion: « Le point de vue de l’artiste qui crée chez lui n’existe pas. Un jour, je vais peut-être écrire mon histoire dans la danse. » Et une autre grande dame des arts vivants tunisiens, féministe et militante, Zeyneb Farhat, pense la même chose, haut et fort : « Nous devons écrire notre histoire ! » Pas de dignité sans mémoire. Chaillot montre la voie. Encore faut-il avoir les moyens politiques, financiers et éditoriaux de s’affirmer.

La révolution

Sur les plateaux, la révolution reste un épicentre, et le débat tourne aussi autour de la liberté des artistes dans la Tunisie post-révolutionnaire. Pour Hafiz Dhaou, le thème omniprésent de la révolution est « un piège » qui réduit les ambitions artistiques à un jeu géostratégique.

Comment échapper à la perception d’être un Tunisien avant d’être artiste ? « Je suis un pion sur un échiquier, mais je peux agir. » La nécessité est avant tout « de développer notre langage », celui de Dhaou et Aïcha M’Barek. C’est pourquoi, après avoir rendu hommage au Printemps arabe avec Sacré Printemps, en 2015, le couple s’est orienté vers des thèmes universels, avec Narcose (lire notre critique) et Ces gens-là, (lire notre critique) pièce présentée à Carthage Dance 2019.

Mais M’Barek et Dhaou vivent à Lyon où il est plus facile de prendre de la hauteur. A Tunis, la société post-révolutionnaire reste un sujet central et crucial. Dans Chawchra de Selim Ben Safia et Marwen Errouine, les deux chorégraphes-interprètes portent des muselières et des uniformes de prisonniers. En s’en libérant, en sortant de cet univers nocturne et carcéral, ils passent par moult tremblement. Mais ils se retrouvent dans un monde de « désirs avortés » où « les gens s’habituent à se marcher dessus ». Les métaphores sont simples, mais l’interprétation est saisissante et on adhère pleinement à la conclusion : « Je veux des espaces pour tracer librement ce qui m’arrive, ce qui me glace. » On peut rapprocher cette pièce de Point Noir de l’acteur et danseur Kaïs Boularès, qui exprime un même désarroi dans un monde qui n’offre pas les ouvertures escomptées, cette fois à partir d’un personnage féminin, démultiplié, irrévérencieux, rebelle et à contre-courant. Le big bang de la révolution produit des univers artistiques qui brillent telles de lucioles dans la nuit.

« Nous avons vécu des heures dangereuses et des événements chargés d’horreurs. Nous ne pouvons les oublier », écrit Imed Jemaa au sujet de JIL, sa création pour les neuf jeunes interprètes du Nouveau Ballet de Danse Tunisienne. Le nom même de cette compagnie, créée en lien avec l’ouverture de la Cité de la Culture, indique une volonté de redéfinir le patrimoine chorégraphique du pays, et l’état du pays en tant que tel. Sur le plateau, s’articulent toute la nouvelle vivacité des débats et des questionnements, la quête de vérité, mais aussi les souvenirs encore vifs des « heures dangereuses ».  Bref, tout ce que ressentent les jeunes du pays, neuf ans après la révolution.

Le marché

Cette deuxième édition des Journées Chorégraphiques de Carthage, marquée par les débats autour de la dignité artistique et humaine, a également mis en avant à quel point les artistes interrogent leurs propres conditions de travail et de production. Car ils font face à une nouvelle forme de dictature, celle du marché de l’art et du pouvoir de l’argent.

Mais ces regards sont plutôt le fait de de chorégraphes travaillant dans d’autres pays de la région. Les Architectes, duo plutôt performatif des Marocains Youness Atbane et Youness Aboulakoul, s’y attaque directement, se réinventant en banquiers licenciés en pleine crise financière. Reflets d’un monde instable et absurde, où l’argent règne sur le marché de l’art.

L’Egyptien Mohamed Fouad va loin dans sa démonstration des liens entre l’art et l’argent. Très loin. A-t-on déjà vu un performer (et un brin B-boy sur les bords) qui paye cetains de ses spectateurs ? Il le fait. Mais il faut participer, se porter volontaire, se soumettre à ses souhaits, ou bien payer à son tour pour que Fouad répète son solo. Il annonce au passage qu’il propose sa prestation aussi pour des soirées privées, dans sa version « plus sexy ». Fouad brise tous les codes, et il adapte les épreuves aux pays dans lesquels il produit ce solo remarquable, intitulé Without damage.

La rue

Reste que la Cité de la Culture de Tunis est aussi un bel objet de spéculation politique et financière. On pouvait y voir, le même soir,  Ahmed Khemis , avec sa nouvelle création Erakch, sur les traces de la danse traditionnelle, la cérémonie de clôture du festival de film de Carthage, Yalda Younes danser dans la cour, sur les traces d’Israël Galvan, et une opération de recrutement de l’armée tunisienne !

Mais Carthage Dance se doit aussi d’affirmer son lien avec le cœur de la ville et la Médina, en proposant des spectacles en plein air. Malheureusement, Tunis n’offre guère de places où la danse puisse s‘épanouir dans l’espace public. Le seul endroit est la place Bab Bhar, à l’entrée de la Médina, où un public curieux, ouvert et socialement très mélangé a offert un excellent accueil à une série de spectacles, tels le solo Sept âmes de Bahr Ben Yamed ou Les Filantes de la Franco-Tunisienne Cyrinn Douss, un travail avec un groupe de non-professionnelles tunisiennes.

Si Mariem Guellouz n’a obtenu les autorisations d’occupation de la place que sur le tard, les service municipaux ont parfaitement joué le jeu, en arrêtant la fontaine pour offrir cet espace à la danse contemporaine. L’exception régionale tunisienne en matière de danse d’auteur continue donc de s’affirmer.

Lentement, la danse gagne en reconnaissance et les danseurs en dignité. Mais à l’automne, le pays élira un nouveau président et un nouveau parlement, dans un climat d’incertitudes grandissantes. Y aura-t-il une nouvelle édition en 2020 ? « Parlons-en en décembre », dit Mariem Guellouz…

Thomas Hahn

Tunis, festival Carthage Dance – Journées Chorégraphiques de Carthage, 2e édition

Spectacles vus du 14 au 17 juin 2019

 

http://carthagedance.gov.tn/

 

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