« En compagnie de Nijinski »

Deux créations et deux reprises sont à l’affiche d’un spécial Nijinski proposé les 8 et 9 décembre à Monaco par les Ballets de Monte-Carlo. A retrouver en février prochain au théâtre des Champs-Elysées à Paris.

En 2009, les Ballets de Monte-Carlo lançaient un cycle de représentations exceptionnelles commémorant le centenaire des Ballets Russes. Quelque dix ans plus tard, le programme « En compagnie de Nijinski » clôt la boucle, si tant est qu’à Monaco, qui fut l’un des points de chute de la troupe, on en ait jamais fini avec cet héritage. 

Pour célébrer celui qui révolutionna l’histoire de la danse, Jean-Christophe Maillot a concocté une soirée en quatre temps accompagnée par l’excellent orchestre philharmonique de Monte-Carlo sous la direction de Kazuki Yamada. Deux reprises - son propre Daphnis et Chloé et Le Spectre de la Rose de Marco Goecke - et deux commandes, à Jeroen Verbruggen pour un Faune et à Johan Inger pour Petrouchka, les trois chorégraphes « extérieurs » étant des habitués des Ballets, pour lesquels ils ont déjà créé plusieurs pièces. Le résultat est passionnant, dans sa diversité de regards mais aussi dans sa paradoxale unité. Comme si, en s’accordant la liberté de réinventer ces œuvres iconiques créées et/ou interprétées par Nijinski, chaque chorégraphe était  resté fidèle au fameux « Étonnez-moi » de Diaghilev et à la singularité de son plus illustre danseur.

Daphnis et Chloé - Galerie photo © Alice Blangero

L’ouverture donne le ton avec ce Daphnis et Chloé créé en 2010 au Grimaldi Forum, où Maillot taille sans pitié dans le récit de Longus pour réduire l’action à un quatuor amoureux. Anjarra Ballesteros, qui reprend le rôle de Chloé jadis tenu par Bernice Coppieters, Simone Tribuna (Daphnis), Marianna Barabas (Lycénion) et Matej Urban (Dorcon) sont les figures intemporelles d’une variation toute en finesse et légèreté sur les chemins du désir. L’éveil sensuel du couple éponyme, interprété dans la version Fokine de 1910 par Nijinski et Karsavina, est secondé par l’expérience de leurs aînés et souligné par la délicate vidéo du peintre Ernest Pignon-Ernest, dont les lignes épurées se muent peu à peu en silhouettes fébriles. Au fil des inflexions de la partition de Ravel, les corps se cherchent, s’approchent et  s’unissent jusqu’au crescendo final, dans un bel unisson chorégraphique, plastique et musical.

Aimai-je un rêve ? - Galerie photo © Alice Blangero

Changement de style et d’univers avec Aimai-je un rêve ?. Sur la partition du Prélude à l’après-midi d’un Faune de Debussy, Jeroen Verbruggen imagine un duo masculin intimiste d’où les nymphes ont disparu. Constellé de tâches blanches collées à même la peau - référence au costume originel de Nijinski en 1912 -, Alexis Oliveira assume son indétermination sexuelle. C’est sur un homme (Benjamin Stone) que se concentrent ses projections érotiques. Mais une fois passé l’effet de surprise, et malgré une scénographie jouant des effets de pénombre et de fumée pour mieux magnifier les corps, la relecture a tendance à tourner quelque peu à vide.

Spectre de la rose - Galerie photo © Alice Blangero

Le style immédiatement identifiable de Marco Goecke s’illustre une nouvelle fois dans son Spectre de la rose créé en 2009. Au duo du ballet originel, qui fut lui aussi créé à Monaco en avril 1911 par Fokine, le chorégraphe allemand ajoute six spectres, démultipliant ainsi les fameux ports de bras de la variation masculine, dont il saccade les mouvements dans une troublante hystérie gestuelle. A mille lieues du poème romantique de Théophile Gautier, mais aussi troublant dans sa puissance d’évocation et son esthétique expressionniste.

Petrouchka - Galerie photo © Alice Blangero

Le meilleur, toutefois, reste à venir avec le Petrouchka de Johan Inger. Le Suédois a pris le pari de transposer le ballet de Fokine dans le milieu impitoyable et ridicule de la mode, et ça fonctionne à merveille. Petrouchka est un mannequin exposé dans une vitrine, aux côtés du Maure et de la ballerine. Le magicien est un couturier dans lequel on s’amuse à reconnaître Karl Lagerfeld (il s’appelle d’ailleurs Sergei Lagerford). Il est entouré d’une cour d’assistants et suivi par une Anna Winterthur semblable, à une voyelle près, à son illustre modèle patronne de Vogue. La tragédie du pantin amoureux est le reflet cruel et vain de cet univers de faux-semblant. Le tout est servi par une chorégraphie stylisée, aussi émouvante dans les pas de deux que drôle dans les ensembles. Une réussite.

Isabelle Calabre

Vu à la salle Garnier de l’Opéra de Monte-Carlo le 8 décembre 2018.
Au théâtre des Champs-Elysées à Paris les 8 et 9 février 2019.

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