« El Pueblo Unido... » de Bernardeschi/Paccagnella

Souvenirs de jeunesse et d’espoirs révolutionnaires : Un trio chorégraphique pour dire que le dernier sursaut mène à la tombe.

Le dernier acte de danse sur un plateau de cette Biennale fut hautement symbolique. Alessandro Bernardeschi, Mauro Paccagnella et leur invitée Lisa Gunstone terminèrent un retour vers l’histoire politique et personnelle des deux chorégraphes en faisant table rase.

Tout ce qui leur avait servi à se déguiser dans la seconde partie de leur trio - les perruques, coiffes à plumes et autres costumes à fourrure - partirent dans les boîtes et puis, dans les coulisses. Resta un plateau vide et propre, après un spectacle évoquant luttes politiques, révoltes sociales et une jeunesse italienne qui voulait en finir avec le règne des clans militaro-industriels.

Comment agir, comment mourir?

C’est à la fin, avant le dernier rangement, qu’on entend la chanson qui donne son titre à ce trio pour le moins surprenant. Annoncé comme une interrogation de notre capacité à agir ensemble, El Pueblo Unido Jamás Será Vencido se révéla être un traité de notre capacité à mourir ensemble. Le souvenir central est l’enterrement en 1984 d’Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti Communiste italien, en vidéo et son de reportage radio. Le trio joue aussi ses souvenirs de la prise de l’enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades Rouges en 1978, et interprète un florilège de chansons et slogans de résistance et de révolte.

Galerie photo © Laurent Philippe

Mais surtout, on joue à mourir. Car la mort peut porter des costumes bien variés, et la mort est le seul lien entre les parties très  disparates de ce trio. On meurt en manifestant, et donc en pleine poursuite d’une utopie pour une vie meilleure. On meurt religieusement, ou on joue à mourir comme dans un film burlesque. On passe un casting qui se révèle être le dernier jugement d’une autorité révolutionnaire. Mais on a oublié le titre de cette chanson, El Pueblo Unido... Car on a sans doute oublié de mourir avant que la maladie frappe, avec l’effritement de la mémoire.

Les traces du temps

Tout ceci pourrait être drôle, si le trio ne mettait pas en avant, sciemment ou involontairement, ce message intrinsèque: La révolution, c’est révolu. Le poing levé a ici la force de conviction d’une affiche jaunie par le soleil. A la poursuite de son énergie d’antan, le trio aux cheveux grisonnants met en scène sa nostalgie et l’évaporation de son humour, encore si vivace dans Happy Hour [ lire notre critique]. Et qu’en est-il de la célèbre chanson qui donne son titre à la pièce en question? Ecrite en 1970 au Chili, elle nous renvoie vers les militants et artistes des pays latino-américains qui ont dû fuir les gouvernements militaires en masse.

C’est à leur exil politique et culturel que Bernardeschi et Paccagnella mesurent leur propre exil intérieur, en matière d’utopies. D’où leur nettoyage final, leur disparition sans laisser la moindre trace sur le plateau ? Leur chant révolutionnaire s’est transformé en chant du cygne. Le trou noir de la nostalgie a avalé les espoirs révolutionnaires.

Si cette pièce était une enquête concernant notre capacité à agir ensemble, celle-ci n’était pas objective. Tout était joué d’avance et le résultat, truqué. Il y a tellement plus d’énergie révolutionnaire dans le monde d’aujourd’hui et en chacun.e quel que soit son âge, que Bernardeschi et Paccagnella ne veulent nous dire.

Thomas Hahn

Vu à la 20e Biennale de Danse du Val-de-Marne, La Briqueterie, le 19 avril 2019

Concept, chorégraphie et mise en scène : Alessandro Bernardeschi et Mauro Paccagnella

Interprétation : Alessandro Bernardeschi, Lisa Gunstone et Mauro Paccagnella

Création lumières et direction technique : Simon Stenmans

Création Musicale : Éric Ronsse

Conseil vidéo : Stéphane Broc

Costumes : Fabienne Damiean

Regards extérieurs : Caterina Sagna

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