« El Amor brujo » d’ Israel Galván

Bousculant la tradition, Israel Galván réinterprète l'oeuvre magistrale de Manuel de Falla.

Pour une fois, Israel Galván, fait la femme, en l’occurrence une blonde Gretchen à longue tresse qui attend, immobile sur une chaise en métal posée au centre de la scène, protégée du mauvais œil par des lunettes teintées empruntées, dirait-on, à feu Lagerfeld.

La transmutation choquera les derniers adeptes d’un flamenco éternel ayant fixé une fois pour toutes les rôles de l’homme et de la femme. Deux notes aiguës, bissées ad lib., accompagnent l’entrée des spectateurs de tous âges venus à pied, en bus ou en voiture. L’éclairage « salle » une fois tamisé puis éteint, le spectacle peut commencer.

Plus de trente minutes durant, le bailaor nous délivre en position assise un message crypté en agençant les signes d’un langage singulier qui a maintenant atteint le public de la danse contemporaine plus que les puristes de l’art andalou : position en équilibre de la grue, secousses des menottes comme pour les sécher à l’air, pichenettes ici assourdies par le port de gants de cuir rouges, piétinements capricieux de l’enfance, etc.

Il reste collé à son siège, aimanté tel une Martha Graham dans son solo historique, Lamentation (1930). De temps à autre, on sent une velléité d’échapper à l’activité passive – celle même du spectateur. Autrement dit, que Galván ou le personnage qu’il incarne ne tient pas en place. On le retrouve accroupi à la manière de Mary Wigman dans sa variation sorcière Hexentanz (1914). Ou à plat ventre, au sol, se propulsant à la seule force de ses avant-bras.

Entre-temps, Alejandro Rojas-Marcos, pianiste elliptique, joue et sa partition et celle éponyme de Manuel de Falla indépendamment des gesticulations du danseur ou de son double – une certaine Eduarda de los Reyes qui se prend apparemment pour Rrose Sélavy. On a du mal à reconnaître le titre du ballet-pantomime du compositeur gaditan, et pour cause. La réduction de la version orchestrale à une ligne pianistique sinusoïdale, qui plus est, brisée par intermittence – le taconeo comblant ici ou là quelques trous ou silences –, même enrichie de cris suraigus, surnaturels, d’origine humaine, animale ou synthétique a de quoi désorienter.

Nous avons appris de l’artiste que les pages musicales utilisées étaient, précisément, celles que Falla avait écartées de sa version définitive ou prête à diffuser. Or ces repentirs ainsi réarrangés ont de particulier une tonalité ou atonalité tendant nettement vers l’abstraction, voire le free jazz.

La pièce est, dans la version proposée, totalement dysnarrative. Que Galván interprète à sa manière l’héroïne féminine du livret de L’Amour sorcier est, bien entendu, imaginable mais pas du tout certain, tant il est passé maître dans l’art de la déconstruction.

Sa force comique, sa technique sans faille qu’il ne cherche pas à exhiber mais, au contraire, à occulter (cf. sa danse derrière le piano droit dont les spectateurs ne perçoivent que le braceo), son aura personnelle, l’état de concentration sur un détail qui le tarabuste lui seul suffisent amplement à satisfaire tout un chacun.

La chorégraphie est, nous a-t-il dit, encore à l’état de work in progress. Les choses ne se décanteront, se préciseront, se fixeront qu’au bout de plusieurs confrontations avec le public. Ces étapes sont à ses yeux plus déterminantes que la satisfaction du travail bien fait en studio, le plaisir d’une répétition générale réussie, ou la réaction enthousiaste du public comme cela a été le cas lors de la première belge donnée à Charleroi.

Il faut dire que Galván a gardé le meilleur pour la fin, avec le cante jondo – de plus en plus profond, d’ailleurs, de David Lagos –, qui contraste avec la féminité feinte du danseur et le sérieux opératique des voix de mezzo-sopranos ayant jusqu’à ce jour interprété l’œuvre. Alejandro Rojas-Marcos use à ce moment-là de son instrument comme d’un piano préparé, jouant les notes de la main gauche tandis que la droite étouffe dans l’œuf leur résonance.

Aux trouvailles extra-chorégraphiques émaillant la performance (lâchers de pois chiches contenus dans des cocottes en aluminium, chutes de cartes à jouer puis d’ardoises rectangulaires de la même taille, animation comme par magie d’une chaise placée côté cour, etc.) succède un beau et trop bref numéro du danseur utilisant le thérémine, contemporain des ondes Martenot et ancêtre du moog. Le piano est alors troqué pour la vielle, vieille comme le monde. Lagos chante a cappella. Aux claquettes se substituent des gestes éthérés. Une joyeuse rengaine conclut le show, célèbrant la beauté sévillane.

Nicolas Villodre

Vu le 9 octobre 2019 à Charleroi danse dans le cadre de la Biennale 2019.

 

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