Dominique Hervieu : une Biennale innovante.

La 18e Biennale de la danse se place sous le signe de l’Europe, de la technologie et du vivre ensemble. Nous avons interrogé Dominique Hervieu, sa directrice, pour en savoir plus.

DCH : Une biennale sous le signe de l’Europe, d’une communauté européenne culturelle, n’est-ce pas utopique en ce moment où l’on voit se dessiner la montée d’une Europe d’extrême droite ?
Dominique Hervieu :
C’est une forme de réponse face à l’Europe des autoritarismes, face à une Europe politique qui se délite.  Je crois justement que le sursaut peut venir d’une Europe de la Culture, où certes, nous n’avons pas les enjeux des politiques, mais qui peut être ouverte sur le monde, solidaire, et développer des formes de créativité. Et cette Europe culturelle où des solidarités s’exercent, existe. Par exemple avec la Grèce. Avec la Maison de la Danse nous sommes partie prenante d’un réseau appelé EDN, pour European Dance Network, où l’on rencontre nos collègues de Croatie, Hongrie, Pologne… régulièrement. Et lorsque nous les écoutons, ça relativise terriblement nos propres difficultés !  En Croatie, tout est fermé, les théâtres nationaux servent presque d’outil de propagande, une censure nationale s’exerce. C’est très préoccupant, très autoritaire en termes de liberté d’expression, idem en Hongrie ou en Pologne. Donc l’Europe de la Culture ne résoudra pas tout, mais il me semble important de montrer qu’il y a un socle commun et des prises en considération de ce repli dans certains pays.

D.H. : Ensuite, il y a la part du hasard. Je compose la programmation de la Biennale, comme son nom l’indique, sur deux ans, et je ne savais pas, en 2016, que nous en serions là. Certes, avec la Maison de la Danse et nos dix-huit pays invités, je suis très attentive aux bruissements de l’art chorégraphique à l’étranger – y compris aux danses du monde qui sont en train de disparaître – je crois d’ailleurs être la seule à avoir programmé le récital de kuchipudi de Shantala Shivalingappa. Ce sont, bien sûr, de vrais enjeux de langages, de répertoires, d’imaginaires corporels. Mais je constate –  et ce, même par rapport à l’Institut Français – que l’Europe fait figure de territoire très délaissé. Evidemment, il faut s’ouvrir sur le monde, il ne s’agit pas d’exclure tel ou tel pays, mais ne pas se préoccuper de ce qui s’effondre autour de nous, et peut s’effondrer très violemment, confine à une espèce d’omission par exotisme, par illusion d’être un citoyen du monde, voire par envie de prendre un avion pour aller à l’autre bout de la terre.

DCH : Vous avez choisi comme thème du Défilé, La Paix, qui est selon vous « dans l’ADN du Défilé » et « parce qu’elle est menacée » mais aussi pour marquer le centenaire de l’Armistice de 1918…
Dominique Hervieu :
L’Armistice de 1918, nous ramène aussi à l’Europe dans toute sa complexité. Je voulais aussi donner un signal fort du retour du Défilé dans la rue. Car nous espérons être dans une ville de Lyon plus en paix qu’en 2016 et poser ce thème, au sens démocratique, ample, avec des gens dans la rue, dans l’espace public.
La question de l’espace public est au centre de toute pensée politique. La parade, le carnaval, la fête, deviennent aujourd’hui un enjeu majeur du modèle culturel français, c’est presque un emblème. C’est Latifa Ibn Ziatene mère de la première victime de Mohammed Merah qui est notre marraine. Cette femme a transformé sa douleur en mission. Cette musulmane, voilée, a fait de l’islam modéré, sa cause à travers son Association pour la jeunesse et pour la paix. Elle sera là. C’est le vrai sens du défilé. J’avais invité, à la conférence de presse de présentation à Lyon, le Père Delorme, le curé des Minguettes. Il est l’inverse de ce qu’on imagine d’un prêtre : baraqué, et très engagé, notamment dans le dialogue interreligieux et l’antiracisme. Il a dit aux politiques, « L’argent que vous dépensez là c’est pour construire des êtres. Réparer ces êtres là coûtera beaucoup plus cher ». C’est une très belle image. Le défilé c’est 300 000 personnes dans la rue. Les fortes émancipations partent d’abord du peuple, dans le rapport du groupe, de la communauté aux enjeux de société.

DCH : L’autre pôle de cette Biennale, c’est l’image et les nouvelles technologies, la réalité virtuelle…
Dominique Hervieu :
Le dialogue entre l’image et la danse, m’intéresse depuis toujours tout le monde le sait ! Il fallait aboutir sur la VR (virtual reality ou réalité virtuelle NDLR) parce que c’est comme ça qu’une nouvelle génération vit le rapport à l’image, qui a passionné nombre de chorégraphes du siècle précédent.  D’ailleurs, nous partons de Merce Cunningham, avec Biped, ainsi que de l’aspect artisanal de l’image comme l’utilise Josef Nadj qui est aussi photographe. Beaucoup de chorégraphes ont un double talent, et souvent le deuxième est l’image, comme Angelin Preljocaj avec Polina, Martin Zimmermann qui fait de très jolis films…

D.H. : Ce qui m’intéresse, c’est cette question du point de vue, et le rapport amont aval. Josef crée d’abord son monde d’images et en retire une dramaturgie et une nécessité d’incarnation par la danse. Pour d’autres c’est l’inverse. Peeping Tom, par exemple retirent de leur théâtre, de leur expérience corporelle, la nécessité de laisser une trace visuelle. Ces interpolations m’interrogent tout comme les artistes qui travaillent des œuvres abstraites et créent des fictions. Ils sont de plus en plus nombreux à chercher des œuvres hybrides, ou composites.

DCH : Selon vous, d’où vient cette nouvelle façon de créer ?
Dominique Hervieu :
Bien sûr, c’est en partie lié à la crise financière et à la complexité de notre monde. Mais surtout c’est une nouvelle façon de penser les choses pour s’émanciper de la création annuelle obligatoire Parce que les artistes se sont épuisés avec ce système. Avec du nouveau chaque année, leurs spectacles s’émoussaient, et je pense qu’une partie de l’affaiblissement de l’écriture actuelle vient de là. Aujourd’hui, plutôt que chercher à créer un spectacle, ils se lancent dans un objet créatif matriciel pouvant aboutir à un travail numérique, ou à un spectacle jeune public, ou à une exposition… Ce qui autorise d’autres moyens de production et je trouve ça très bien. Et du coup, cette création rhizomique qui part d’un désir fort de sens, de beauté, ouvre à chacune de ses occurrences, une autre fenêtre. Yoann Bourgeois, par exemple souligne à chaque fois une facette profonde de son travail pour lui redonner une autre vie. Mais ils sont nombreux à travailler ainsi. Zimmermann commence par une performance dans un Centre d’Art contemporain, de là, c’est son thème pour création à la Biennale et à partir de là, imagine de petits films… où l’on retrouve le même personnage. Rachid Ouramdane dans son travail avec des enfants de migrants orphelins, passe du documentaire à une dimension très artistique avec un collaborateur vidéaste, Mehdi Meddaci. Cris Blanco, une catalane, crée un solo et un film en direct avec toutes sortes de bidouilles astucieuses, et autant de références à Godard, King Kong.

 

DCH : Quel rapport un spectateur peut-il entretenir avec une œuvre virtuelle ?
Dominique Hervieu :
Gilles Jobin, montrera son œuvre virtuelle, VR-I (pour Réalité Virtuelle Immersive), pour la première fois en France. Il travaille en collaboration avec Artanim qui sont les partenaires technologiques du projet, soit ceux qui lui offrent le système immersif, tandis que la compagnie Gilles Jobin crée le contenu. Le « spectateur » est dans un studio de danse avec seize caméras et des capteurs aux mains et aux pieds. Il s’incorpore dans l’image, qui n’est autre que l’imaginaire des pièces de Gilles, sophistiquées, abstraites, raffinées. Il pénètre dans cet univers où, les danseurs le frôlent, comme s’il était sur scène. Les danseurs se multiplient, il y a du mobilier, des précipices, un plafond, tout autour de soi finalement, ça pousse les gens à danser. Moi ce qui m’intéresse c’est de voir le passage de la fascination technologique à l’écriture, à l’imaginaire et ce sera le cas. Et puis j’ai passé la commande de Fugue VR à Yoann Bourgeois et Michel Reilhac. Michel a vu sa Fugue trampoline et il l’a décontextualisée totalement, comme s’il en faisait un objet de narration. C’est de la réalité mixte. Une étape plus loin que la VR, c’est-à-dire, il y a du réel et du virtuel. Le « spectateur » se transporte à la place de Bourgeois. C’est hyper étrange. Les sensations sont incroyables… On s’aperçoit qu’on a des ressources kinesthésiques, physiques, inouïes. Il y a aussi Fabien Prioville, ancien de chez Pina Bausch, qui fera aussi une VR dans l’espace public.

 

DCH : Comment le Dansathon s’inscrit-il dans ce projet ?
Dominique Hervieu :
Jusqu’où la technologie nous remet-elle en question ?  C’est la mission d’une Biennale, d’un festival international, passer à côté de cet enjeu serait dommage.
Pour faire le lien, nous avons donc imaginé le Dansathon. La BNP Paribas nous soutient sur ce projet –  à nouveau européen, avec le Sadler’s Wells,  et le Théâtre de Liège. Basé sur le modèle du Hackathon[1] il s’agit de donner la possibilité aux équipes de travailler ensemble. Donc il y aura un chorégraphe, un danseur, et puis des techniques :  VR, intelligence artificielle, webdesigner, communicants, etc. Ils auront trois jours pour sortir un prototype, un pitch, un projet. L’idée étant qu’ils puissent travailler soit sur une création numérique, soit sur les nouvelles technologies, soit sur un concept de médiation, afin de mobiliser les publics différemment. Un peu comme Muséomix (museomix.org) qui ont révolutionné le rapport muséal. Il y aura un jury dans chacune des villes, au bout de 72 heures, nous nous transmettons les capsules vidéo, il y a un gagnant dans chacune des villes et nous produisons l’un des projets.

DCH : Vous avez aussi conçu un focus danse européen…
Dominique Hervieu :
Oui, une plateforme européenne dans laquelle en quatre jours nous allons montrer 18 œuvres.Il se situe dans la dynamique du pôle européen de création qui a été attribué à la Maison de la Danse. Grâce à cela,  nous avons rencontré   de nouveaux partenaires, comme Francesc Casadesus du festival Grec de Barcelone, avec le Théâtre de Porto avec Tiago Guedes, Serge Rangoni du Théâtre de Liège et une collaboration avec le Sadler’s Wells de Londres autour du numérique. C’est la fête. La profusion. Selon moi ça crée une énergie, une force de désir, ce trop plein montre une générosité. Et cette petite plateforme ne présente que des œuvres de 50 minutes à une heure. On pourra découvrir des artistes catalane, portugaise, polonaise roumaine vraiment passionnantes, elles sont des performeuses exceptionnelles ; Je crois à ces gens là, c’est la nouveauté.

DCH : Et vous vous déployez dans 43 villes !
Dominique Hervieu :
Nous associons toutes nos forces en métropole lyonnaise. C’est de la politique culturelle et ça représente l’essentiel de mon travail. Pour la première fois, nous aurons la Biennale de Lyon à Saint-Etienne, deux villes unies par le foot !  Nous l’avons imaginée en discutant avec Arnaud Meunier, directeur de la Comédie de Saint-Etienne. La métropole stéphanoise comprend huit théâtres, un musée d’art moderne, une  cité du design, un pôle cinéma et ils participent au Défilé. Nous avons rassemblé tous ces partenaires qui prennent dix œuvres de la Biennale, sur deux week-ends. Je suis leur conseillère artistique, ils choisissent dans la programmation et nous essayons d’éditorialiser l’ensemble. Je vais visiter toutes leurs salles, et j’essaie de comprendre leur public, leur projet et eux font un off avec de la danse partout. C’est une fête de la danse, avec les  écoles, ils font leur Biennale de la danse. C’est vraiment important, c’est une des conditions aujourd’hui pour qu’un festival se déploie.

Propos recueillis par Agnès Izrine

18e Biennale de la Danse de Lyon. Du 11 au 30 septembre 2018.

https://www.biennaledeladanse.com/


[1] Le mot hackathon désigne un événement où un groupe de développeurs volontaires se réunissent pour faire de la programmation informatique collaborative, sur plusieurs jours. C'est un processus créatif fréquemment utilisé dans le domaine de l'innovation numérique.

 

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