« Distopía » de Patricia Guerrero

Au Festival Flamenco de Nîmes, première française pour la nouvelle création de Patricia Guerrero, jeune chorégraphe flamenca en croisade contre tous les totalitarismes. 

L’univers est oppressant. Dans sa dernière création en date, Patricia Guerrero traverse différentes étapes de la vie d’une femme, à la recherche d’elle-même, jusqu’à l’insurrection. Où la danse devient acte : Donner des coups de pied dans sa longue robe, la bata de cola. Asséner des coups de tête dans le ventre d’un homme qui la manipule. Marteler des coups de talon façon zapateado pour dire son désespoir, son affolement ou bien l’extase. Danser le battement de son cœur par la palpitation des doigts. Avancer sur une seule jambe quand l’autre donne des coups dans le vide. Et terminer telle une marionnette ou une madone, toute de blanc vêtue, tressaillante. 

Conquêtes

Patricia Guerrero, qui a commencé la danse à l’âge de trois ans, auprès de sa mère, danseuse, arbore l’énergie d’une lutteuse sportive. Mais sa palette d’expressions est nuancée à l’infini, de la sensualité à la rébellion. Aussi est-elle en train de négocier et de conquérir sa liberté, en tant que femme et artiste. Interprète pour Carlos Saura et Belén Maya et dernièrement pour Andrés Marín (dans Don Quijote), elle s’est faite remarquer en 2016 avec sa pièce Catedral, traitant du poids de la religion et du besoin de se libérer des cathédrales érigées par la pensée et les normes. 

La coutume veut, en flamenco, qu’on danse plutôt en soliste, ou dans un grand ensemble. Une pièce pour deux, voire trois danseurs témoigne d’un changement de paradigmes dans l’écriture même. En ce sens aussi, Distopía marque un pas de côté. Guerrero s’empare de la tradition en toute liberté et crée du flamenco comme d’autres, surtout en Europe centrale, créent de la danse-théâtre. 

Dans Distopía, chaque élément de la culture flamenca devient un moyen d’expression, pour parler du monde et exprimer un point de vue, celui d’une femme et citoyenne. Et elle écrit ici toute un gamme de mouvements qui contredisent l’état naturel du corps et de la danse flamenca: Le tic-tac saccadé de la tête et autres gestes mécaniques. Un pas de côté façon arts martiaux. Les jambes des hommes en tire-bouchon qui réussissent tout de même un zapateado…

L’action de la pièce oscille entre leurs assauts et les efforts de la protagoniste qui lutte pour construire son individualité. Ce qui n’a rien d’une fiction, et tout d’une nécessité réelle, dans le monde existant.

Dystopies

La pièce commence par une mise à pas de la femme en état de fête. Une cadence mécanique gomme la bulería pour accompagner un étonnant ballet des mains, exécuté par sept personnages assis derrière des tables. Aux rythmes subtils des percussions de Agustín Diassera, leur unisson est saccadé, d’une précision horlogère, comme dirigé par une machine totalitaire. Et on n’est pas sans songer à La Classe Morte de Tadeusz Kantor. La souffrance est le prix à payer pour la tentative de réaliser une société utopique, parfaite. « Pour que celle-ci puisse exister, toutes les personnes doivent aller dans le même sens et accepter que leur personnalités soient gommées », rappelle la chorégraphe.

A la fin du spectacle, on entre dans l’univers de la folie. « Comme dans 1984 », dit-elle. Si ce tableau final est directement inspiré d’Orwell, il n’est pas sans évoquer la psychiatrie et la Guerrero y fait penser à une certaine Camille Claudel, entre fureur et fragilité. « Mais à la fin, la folie devient ma maison, j’y entre et m’y amuse en dansant sur une alegria et j’y trouve ma liberté », dit-elle. 

Distopía  est à son tour une pièce de lutte et de manipulation, traversée par des forces totalitaires et dominatrices, forces masculines et dépositaires d’autorités ancestrales. Le concept de dystopie est lié à celui de l’utopie, chez Thomas More. La face cachée de l’utopie, son démon en quelque sorte. Guerrero la définit comme « un lieu imaginaire, un lieu où l’action se déroule autour de deux éléments déterminants: une nature réelle et une autre irréelle. »

Elle dit s’être inspirée notamment de 1984 d’Orwell, de Brave New World (Le meilleur des mondes)  de Huxley et autres Fahrenheit 451,ces univers totalitaires où l’humain n’est plus qu’une variable, un objet, une machine… S’y ajoute ici qu’il s’agit d’une femme qui se fait violenter (si ce n’est violer) par de sombres présences masculines pour le moins inquiétantes, souvent atmosphériques mais aussi physiques. En somme, dystopiques...

Transformations

La protagoniste s’y présente aussi en otage de sa propre robe, dans un tableau qui fera date dans le flamenco. La traîne de la bata de cola posée devant la danseuse, et non derrière (à la manière habituelle), la tenue si élégante devient un empêchement majeur à danser. Une prison noire. Mais l’intérieur est rouge feu. Sous le poids de sa robe, Guerrero tombe sur le dos, droite comme une planche. Et redresse le buste telle une marionnette.

La scène se termine par le coup de pied déterminé qu’elle envoie dans sa robe. Une façon de se libérer du poids de la tradition ? Elle ne le nie pas. « C’était un travail difficile, pour bouger avec la traîne posée de front. Mais de toute façon, je ne pouvais pas danser en bata de cola de manière traditionnelle. Il fallait cette transformation de la danse qui correspond à la transformation du personnage », dit-elle. 

Sur scène, elle rencontre une sorte de double, une représentation de l’espérance et des lumières, incarnée par la chanteuse lyrique Alicia Naranjo qui chante des arias pleins d’émotion, mais se lance aussi dans un dialogue de vocaliste avec le zapateado, où le flamenco rejoint ses lointaines origines indiennes. Aussi Distopía  boucle la boucle, des débuts à l’avenir du flamenco, dans un spectacle complet, de la virtuosité du geste et de la musique à l’expression d’une vision du monde.

Le public peut ici applaudir en plein spectacle, suite à un bouquet de zapateado particulièrement époustouflant, comme il le faisait jadis au ballet, sans rien enlever à la modernité de Distopía. Cette universalité, qui fait la force du flamenco, s’exprime ici avec un bonheur particulier. Patricia Guerrero revient par ailleurs à Paris début avril, au Centquatre-Paris, dans le cadre du festival Séquence Danse, pour une création avec l’artiste visuel Pablo Valbuena. 

Thomas Hahn

Festival Flamenco de Nîmes, le 14 janvier 2020
Direction artistique et chorégraphie – Patricia Guerrero


Interprètes :

Patricia Guerrero – danse
Dani de Morón – guitare flamenca
José Manuel Posada “Popo” – basse électrique
Agustín Diassera– percussions
Sergio “El Colorao” – cante flamenco
Alicia Naranjo – chant lyrique / actrice
Ángel Fariña – danse
Rodrigo García Castillo – danse / acteur
Direction scénique et dramaturgie – Juan Dolores Caballero
Direction, composition et adaptation musicale – Dani de Morón
Conception lumières – Manuel Madueño
Réalisation des costumes – Laura Capote / María López Sánchez
Chaussures – Modèle exclusif pour Patricia Guerrero de Begoña Cervera

 

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