Disparition de Trisha Brown

Didier Deschamps, directeur de Chaillot, Théâtre national de la Danse, vient d'annoncer la disparition de Trisha Brown  avec ces mots : « Son parcours considérable, fait de chefs d’œuvre et de démarches originales, a ouvert la voie à de nombreuses propositions de création, sur scène et dans tous les espaces publics.Lors de sa dernière venue, elle a notamment  inauguré par sa magnifique descente d’escaliers la collection vidéo des « vues sur les marches ».

Vue sur les marches : Trisha Brown par Theatre_de_Chaillot

Trisha Brown s'est imposée, au cours de la seconde moitié du xxe siècle, comme une danseuse et chorégraphe des plus inventivesayant fait évoluer la danse moderne américaine ou modern dance. Partant du rejet de la gestuelle de l'époque, elle élabore un langage qui correspond à une aisance du corps dans un mouvement fluide, « silky », dit-elle, qui, au fil de son questionnement renouvelé, fait appel à une haute et complexe technicité. Parallèlement, la chorégraphe joue de tous les paramètres du spectacle dont elle explore les limites en compagnie de ses contemporains plasticiens et compositeurs. Dans son ultime étape, elle aborde des musiques et des opéras classiques où la théâtralité s'intègre à son style abstrait et reconnaissable entre tous.

Née le 25 novembre 1936 à Aberdeen, dans l'État de Washington, Trisha Brown est passionnée de sport et en particulier d'athlétisme. Suivant l'exemple de son frère aîné, elle se lance sur cette voie dès l'âge de dix ans. Un peu plus tard, elle se sent attirée par la danse, mais sans fixer son choix sur une discipline particulière. Elle pratique tout autant le classique et les claquettes, le jazz et l'acrobatie. Au Mills College, Californie, elle découvre la technique mise au point par Martha Graham. Louis Horst, pianiste accompagnateur à la prestigieuse école Denishawn, assistant de Graham, y devient son professeur de composition. Durant les étés de 1955 et de 1959, Trisha Brown le retrouve à l'occasion des stages organisés au Connecticut College. C'est là qu'elle aborde les enseignements de José Limon et de Merce Cunningham. L'année 1959 marque d'ailleurs une étape importante dans son évolution. En Californie, auprès d'Anna Halprin elle s'initie à l'improvisation et à des travaux sur le son, le chant, l'expression verbale. Elle prend alors conscience de l'importance du geste quotidien, de la valeur qu'il peut revêtir comme mouvement dans une composition chorégraphique. Elle croise là d'autres jeunes femmes à l'esprit tout aussi aventureux : Simone Forti, Yvonne Rainer.

Simone Forti conseille à Trisha Brown de s'installer à New York. Dans le studio de Merce Cunningham, passage obligé pour tous les danseurs de sa génération, elle profite des leçons de Robert Dunn et se familiarise avec les notions d'aléatoire et d'imprévu. En 1962 se constitue le groupe du Judson Church Dance Theater, qui sera relayé par le Grand Union, matrice de la postmodern dance. Trisha Brown en fera partie.

Trisha Brown attire l'attention par l'originalité de ses œuvres. Délaissant les théâtres traditionnels – où l'on n'est guère pressé de programmer ces trublions –, elle replace la danse dans des espaces inattendus, investit la rue et les toits. Elle privilégie ainsi de nouvelles perspectives, d'autres angles d'approche au tout début des années 70. À l'aide de harnachements spéciaux, fixés à un plafond, elle fait progresser le danseur perpendiculairement aux murs dans Man Walking down Side of Building. De même ; dans Floor of the Forest, une structure tubulaire soutient un réseau de cordes et de vêtements noués, à hauteur du regard, au centre d'une pièce. Deux danseurs s'y déplacent, s'habillent et sdéshabillent, en essayant de garder leur équilibre. Roof Piece se développe sur les toits de New York.

En 1973, à l'invitation du festival d'Automne Trisha Brown se produit au musée Galliera, devant un public de curieux qui découvre ses Accumulations. Ces pièces expérimentales exploitent la répétition de mouvements suivant un principe de séries modulées qui met en branle le corps entier et engendre un flux continu. Trisha Brown revient trois ans plus tard en France où elle présente Line up, puis en 1979 Glacial Decoy, à la gestuelle rapide, fringante, qui propulse les danseuses, à grande vitesse, d'un point à un autre de l'espace. Pour cette pièce, elle intègre l'espace scénique traditionnel en collaboration avec le plasticien Robert Rauschenberg qui a conçu un décor mouvant de diapositives projetées.

La carrière de Trisha Brown trouve d'ailleurs de meilleurs débouchés en France qu'outre-Atlantique. Trisha Brown se produit à l'occasion des festivals d'Aix, d'Avignon et de celui de Montpellier qui l'invitera régulièrement. En 1982, on découvre Set and Reset, pièce culte. Là encore, on peut admirer la fluidité du mouvement, sa texture serrée et pourtant épanouie, ainsi que les altérations rythmiques. le Centre national de danse contemporaine d'Angers commande la création de Newark. Une autre Trisha Brown se dessine alors. Son travail devient accessible à un plus large public, une jubilation communicative l'imprègne.

Film réalisé par Eric Legay pour Danser Canal Historique

Solos Olos

De nouveau en collaboration avec Rauschenberg, Astral Convertible (1989) baigne dans une lumière bleue d'aquarium qui confère à la danse un caractère irréel, lointain, exotique. En 1992, Trisha Brown fait une création pour Montpellier Danse, One Story as in Falling, où ses danseurs partagent l'espace scénique avec ceux de Dominique Bagouet, directeur du Centre chorégraphique national de Montpellier. C'est la première fois que l'artiste américaine travaille avec d'autres danseurs que ceux de sa compagnie.

 

Entre-temps, d'autres pièces importantes sont venues enrichir le répertoire brownien : Foray Forêt et For M.G. : the Movie  que la chorégraphe dédie à la mémoire de Michel Guy, directeur avisé du festival d'Automne qui la fit connaître en France.

En 1994, Trisha Brown lance un nouveau pari : danser uniquement de dos dans If You Couldn't See Me. La chorégraphe tisse là une architecture arachnéenne, aboutissant à une épure qui apparaît comme une véritable profession de foi louant la primauté du mouvement.

Galerie photo : Laurent Philippe

Trisha Brown ouvre un nouveau champ à sa création. « Je me suis rendu compte qu'il m'était possible d'approcher la musique conventionnelle sans y laisser ma chemise », déclare-t-elle. Dès 1995, le magnifique M.O., sur un extrait de l'Offrande musicale de J. S. Bach, renouvelle des formes repérables de l'académisme par la gestuelle propre à ses danseurs. Trois ans plus tard, elle crée l'Orfeo de Monteverdi, fondé sur la symbiose réussie de la musique, du texte et du mouvement. Da Gelo a Gelo, du même compositeur s’inscrit au répertoire de l'Opéra de Paris en 2007, après Glacial Decoy en 2003, et O Złożony /O Composite, pièce créée pour trois étoiles de l'Opéra. Entre-temps, Present Tense, à la biennale internationale de Cannes, revient au piano préparé de Cage pour une aventure aérienne des danseurs où éclate décidément le constat que la danse abstraite de Trisha n'est pas dénuée d'émotion.

"If you couldn't see me" Galerie photo Laurent Philippe

Trisha Brown monte en 2010 son dernier opéra, Pygmalion de Jean-Philippe Rameau, avec Les Arts Florissants dirigés par William Christie. Cette œuvre reprend des séquences dansées de L’Amour au théâtre (créé en 2009) et donnera lieu à une déclinaison dansée intitulée Les Yeux et l’âme (2011). Enfin, I’m going to toss my arms : if you catch them they’re yours (2011), dont le titre est tiré d’une consigne lancée en répétition, sera sa dernière pièce. En effet, elle décide de se retirer de la vie professionnelle pour des raisons de santé. Elle confie alors sa compagnie à Diane Madden et Carolyn Lucas, anciennes danseuses qui ont été promues directrices artistiques adjointes. Celles-ci ont organisé la tournée internationale d’adieu de la chorégraphe (2013-2015). (voir notre article)

L'ensemble de l’œuvre de Trisha Brown, l’une des plus grandes chorégraphes de sa génération, résume – mais aussi dépasse – tout le courant postmoderne américain.

Agnès Izrine

(avec citations de Bernadette Bonis  et Jean-Claude Diénis)

Catégories: 

Add new comment