« Deal » de Jean-Baptiste André et Dimitri Jourde

Pour une fois, le titre anglais, Deal, est plus court et ambigu que celui dont s’inspire le duo de chorégraphes et interprètes Jean-Baptiste André et Dimitri Jourde : Dans la solitude des champs de coton.

Pour cette fois, également, l’emboîtement théâtral, avec son rapport acteurs-spectateurs reproduit à petite échelle sous la forme d’un ring de catch visible des quatre côtés de l’espace scénique, se justifie pleinement sans le besoin d’un quelconque effet de distanciation ou, comme on dit de nos jours, de performativité– quoique la performance soit réelle, dans le cas qui nous occupe, avec une exceptionnelle dépense énergétique et artistique plus d’une heure durant. Le titre nous rappelle celui de la pièce de Jack Gelber, The Connection (1959), créée par le Living Theatre près de trente ans avant celle de Koltès, qui traite du désir en général et de la dépendance du client par rapport à ce que son dealer peut lui offrir.

La situation de départ est un peu celle du début de la pièce de Fassbinder, Tropfen auf heiße Steine (1966), autrement dit la drague entre deux hommse dans une rue sombre. On peut avoir aussi en tête la chanson de Lou Reed, I’m Waiting for the Man  (1965) évoquant un héroïnomane en manque allant se procurer sa dose du côté de Harlem.

L’aspect noir ou nocturne de la rencontre transactionnelle est ici suggéré par l’éclairage crépusculaire de Jérémie Cusenier ainsi que par le vers du tube du futur prix Nobel de littérature, Don’t Think Twice It’s Allright (1963) : « I'm on the dark side of the road. » Cette chanson, mise en mouvement par nos deux jeunes gens dans un pas de deux paxtonien de danse-contact, peut faire songer à celle du Canadien Gordon Lightfoot, Early Morning Rain, qui, dans la version dylanienne, accompagne la Spanish Dance (1973) de Trisha Brown.

Question théâtre, Jean-Baptiste André et Dimitri Jourde tirent leur épingle du jeu, interprétant sans cabotiner les morceaux choisis des dialogues du drame lyrique originel. Les deux sont pieds nus et vêtus casuellement, de... cotonnades. Le premier, qui parvient à tenir en équilibre sur les mains pendant de longues minutes, dira même une tirade entière dans cette position susceptible d’élargir un jour le vocabulaire du ballet académique. 

La fluidité obtenue par les deux athlètes est telle que l’on oublie les difficultés insensées auxquelles ils soumettent leur corps, les risques réels encourus, les limites entre des disciplines jusqu’à peu bien distinctes, comme la gymnastique, les arts martiaux, l’acrobatie, la cascade. Pas question de simuler, les coups sont portés, font mouche sinon mal tant les lutteurs paraissent endurcis, leur souffle enrichit la B.O. électro-acoustique, et par moments jazzy, de Jefferson Lembeye.

Dissemblables d’apparence, les deux interprètes finissent par se fondre ou se confondre, par former un couple gémellaire, sinon siamois. Chacun y va de sa variation et les actions communes sont synchronisées au petit poil. Aucune brisure, aucune anicroche, aucune pesanteur durant les séquences de travail au sol. Tout vibre, tout coule, tout roule.

Nicolas Villodre

Vu le 8 février à la Maison de la Musique de Nanterre.

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