« De quoi sommes-nous faits ?! » d’Andréya Ouamba

Les premières représentations de la création d’Andréya Ouamba se sont déroulées à l’Atelier de Paris devant des spectateurs qui sont ressortis de la salle le sourire aux lèvres.

Pour autant, De quoi sommes-nous faits ?! n’est pas ce que l’on pourrait définir comme une œuvre joyeuse. Mais la qualité des interprètes, danseurs, conteur et musicien mêlée à une chorégraphie expressive toute en grâce plus l’histoire personnelle d’Andréya qu’il raconte si bien, font que cet ouvrage touche, émerveille et ensorcèle.

Dans un Brazzaville en plein conflit armé, Andréya Ouamba se souvient du jour où, encore jeune, il brave le risque de croiser de dangereux militaires sur son chemin. Mais sa plus grande peur était que son père se rendit compte de son absence à la maison.

Ainsi, le chorégraphe y voit bien plus qu’une anecdote et creuse le lien entre l’autorité paternelle entretenue par l’éducation au sein du cercle familial et la reproduction des régimes politiques autoritaires et paternalistes en Afrique.

Tout en dansant avec une grâce féline et une virilité pleine de personnalité, Andréya remonte le temps de sa mémoire en contant les faits marquants de sa jeunesse. Il s’exprime avec justesse et émotion sans jamais faire ressentir le moindre essoufflement. Des mouvements extrêmement sensibles comme le fait de mouvoir tout simplement une main et tourner un poignet et d’autres gestes plus dansés lui permettent d’occuper l’espace du plateau tout en narrant la naissance de son fils. Il est si naturel et si vrai, que l’on entre dans son univers comme si il parlait doucement à chacun d’entre nous.

Puis, assis sur une chaise, le poète Kouam Tawa récite son puissant texte sur la place du père avec une intense vérité.

Ton père est ton dieu sur terre
me disait-on

me disais-tu parce qu’il a fondé la famille
a bâti la demeure
et t’a ouvert la voie,
voie vers toi-même
voie vers demain,
ton père est ton dieu sur terre
,parce que sans lui tu ne serais pas »...
… On s’est fait avoir
me dis-tu
le jour où nous avons admis
dans l’euphorie de l’Indépendance
que le pays
est un grand village
comme nos pères avaient admis
dans l’euphorie de la Fondation
que le village
était une grande famille.

Il poursuit en disant : « on honore et respecte le chef de l’état même quand on brûle de lui dire Merde ! oui rampent nos familles - oui stagnent nos villages - oui reculent nos pays, oui reculent nos pays ! ». Quel  constat et quel parcours de vie !

La scénographie se transforme et on installe sept chaises et autant de micros alors que Clarisse Sagna entre en scène toujours accompagnée par la musique en directe de Press Mayindou. Elle symbolise la femme, celle qui souffre, obéit, ne lève jamais les yeux, travaille continuellement afin de servir le chef de famille et ses fils. Seule sa danse dessine cette notion de soumission, de clan et de hiérarchie. La servitude y est décrite avec raffinement, mais tellement lisible. D’ailleurs, elle est la seule sur les quatre interprètes, à ne pas porter la couleur rouge.

La danse s’agite, la rumba sauve la torpeur, elle est la fête, les retrouvailles, les joies profondes et rend la vie belle comme le dit Kouam Tawa dans un autre texte tout aussi poétique.

Il y a
la rumba
des amours

à envier ou à plaindre,
la rumba
du passé
à oublier ou à ranimer,
la rumba
du présent
à rire ou à pleurer,
la rumba
du futur
qu’on épie ou appelle
mais aussi la rumba
qui déroule le tapis
et fait l’atalakou.

De quoi sommes-nous faits ?! est un spectacle dans tous les sens du terme en alliant musique, histoire, poésie et surtout la danse qui fait le lien entre tous ces arts.

Les lumières de Cyril Givort et l’excellente sonorisation qui n’est jamais trop forte et permet de savoir qui s’exprime, sont d’autres atouts très importants de cette réalisation.

Puis, des vidéos de gens dansant sont projetées sur de petits cercles, on y voit même Trump et Mélania danser le soir de l’investiture et d’autres images festives où la vie l’emporte sur le drame.

La communication et l’humour deviennent si palpables que la grande majorité du public accepte l’invitation des danseurs de les rejoindre sur scène pour un grand bal chaleureux et empreint d’allégresse.

Plusieurs minutes plus tard, on ressort le sourire aux lèvres après ce long voyage en Afrique conté par des artistes exceptionnels. Une soirée intelligente et originale qui fait tant de bien !

Sophie Lesort

Spectacle vu le 17 mars à l’Atelier de Paris, CDCN

Lire aussi notre entretien

De quoi sommes-nous faits ?!

Conception, mise en espace et interprétation Andréya Ouamba
Interprétation Clarisse Sagna
Direction d’acteur et mise en scène Catherine Boskowitz
Texte et interprétation Kouam Tawa
Musique originale (guitare) et interprétation Press Mayindou
Scénographie Jean Christophe Lanquetin
Création lumière Cyril Givort
Assistant scénographie Arnaud Grandjean
Kouam Tawa : a reçu au Salon du Livre de Paris 2018, le Prix Poésie Lire et Faire Lire, attribué à Danse, Petite Lune ! publié par les éditions Rue du Monde.

Est paru il y a peu, Pourquoi m'appelle-t-on parapluie ?! publié par les éditions Lirabelle et paraîtra le 26 mars L'homme à l'oiseau aux éditions Mazeto Square.

Catégories: 

Add new comment