« De Françoise à Alice » de Mickaël Phelippeau

Tout était prêt, jusqu’au livre que l’une des deux interprètes de la pièce, Alice, vient de publier. Et puis rien. Ou plutôt ce moment où l’on a pu se confirmer combien Mickaël Phelippeau est un chorégraphe important.
 

Il dit faire de la danse documentaire. Les articles et les interviews invoquent à son propos « le réel », « à même la vie » et se gaussent qu’il poursuive « dans ce sillon en demandant aux artistes d’être eux-mêmes »… Mais sans en revenir à Diderot et à son paradoxe du comédien, quand Mickael Phelippeau commence sa pièce De Françoise à Alice par le récit – en audiodescription – de chaque mouvement des deux interprètes, le procédé ressemble beaucoup à une technique de distanciation brechtienne. Lui insiste : « Pour moi, il n’est pas question de distance. L’audiodescription permet plusieurs choses. La première, c’est de laisser la possibilité, avant qu’elles arrivent et qu’on les voit concrètement, de les imaginer, de les projeter, à travers la description qui est faite de leur physique, de la manière dont elles sont habillées. C’est une manière de faire travailler l’imaginaire. Ensuite, et c’est peut-être le plus important, c’est de permettre via cet outil qu’est l’audiodescription de faire d’une minorité une majorité. L’audiodescription existe pour les personnes malvoyantes ou aveugles, et là, tout le monde a accès, par une diffusion sonore dans la salle, à une parole qui, habituellement, est uniquement accessible aux personnes qui en ont besoin. 

Un autre aspect, c’est le fait de laisser entendre que la pièce est extrêmement ciselée. Le fait que la description corresponde parfaitement à ce qui est exécuté sur le plateau, évacue d’entrée de jeu le fait qu’il y aurait une forme de spontanéité. Car l’un des lieux communs est que les personnes en situation de handicap ont un rapport dit « spontané » à la danse ou au jeu, à la bonne heure. Alice et Françoise sont des interprètes extrêmement précises et la pièce a une durée qui oscille en fonction des représentations entre 57 et 59 minutes. »

Alors, et quoiqu’il s’en défende et en rappelant qu’un créateur n’est jamais le meilleur analyste de son œuvre, il s’agit bien d’un processus brechtien et on en revient donc parfaitement à la dimension politique de la distanciation ! Et Mickael Phelippeau est sans doute, pour cette raison, le chorégraphe le plus profondément politique de ces dernières années… 

De Françoise à Alice en témoigne, parce que la pièce évite cet artifice d’une prise directe avec la vérité des interprètes : cela aurait été tomber dans le piège, que la pièce évite brillamment, à savoir montrer une danseuse, Alice, porteuse d’un handicap – la trisomie 21 – comme un phénomène : la fameuse liberté des handicapés mentaux vis-à-vis des codes, leur soi-disant naturel, leur prétendue absence de filtre. Comme sa mère, Alice est, au dire même du chorégraphe, une danseuse qui fait son boulot sur le plateau ; « Alice a quitté son travail pour se consacrer à ses passions, la danse, le dessin, l’écriture et bientôt la chorégraphie. Elle veut à présent devenir « danseuse professionnelle ».  Alice comme Françoise, ont un réel lien avec la danse. Elle est constitutive de leur vie. Toutes deux sont « caps » car la danse les a, dans un premier temps, amené chacune à s’exprimer et mener un chemin singulier à travers elle, puis c’est la danse qui aujourd’hui les unit, et ce depuis plusieurs années. Elles ont créé l’association ART21 (Association Regard Trisomie 21) et elles mènent beaucoup de projets en son sein ».

Pierre supplémentaire dans le jardin des amateurs d’authenticité et de vérité, De Françoise à Alice suit une construction extrêmement rigoureuse et qui doit tout à la conception de Mickael Phelippeau. Après l’introduction qui marque la distance, Alice lance le solo de sa mère d’un « t’es cap » auquel répondra, en arche, pour conclure, le « t’es cap » d’Alice. 

Entre ces deux soli, le premier rageur voire vengeur, le second exultant et volcanique, l’un et l’autre d’un déchainement très rock, quoi que la musique s’appuie sur le Perfect day de Lou Reed servi par plusieurs interprètes qui n’est pas le morceau le plus explosif, mais d’une profondeur parfaitement adaptée. Jusque dans l’évolution de l’éclairage, passant du jaune au rouge, du froid au chaud en fonction de l’action, laquelle suit les étapes d’une affirmation d’Alice comme danseuse, de la construction d’une confiance en soi. Mais non comme un témoignage ! De Françoise à Alice n’a rien d’un témoignage, c’est une construction, une pure élaboration d’art. Il évite ainsi de n’être qu’une anecdote dont la « bien-pensance » à la mode aurait sans doute apprécié la guimauve, mais qui n’aurait rien eu d’une œuvre. De Françoise à Alice est une œuvre, une grande pièce, parce qu’elle n’abdique rien de l’acte de création. 

Galerie photo © Philippe Savoir

Que Mickael Phelippeau ait « volé » le feu à ces interprètes pour en brûler nos habitudes de spectateurs, sans doute. Il ne s’en cache pas : « La question du handicap a fait partie de ma vie, elle a touché ou touche des proches, mais je ne me suis jamais vraiment posé la question de sa représentation par exemple. Ce n’est pas que cela ne m’intéressait pas, c’est que je connaissais très peu de choses sur le sujet. 

Comme pour d’autres projets que j’ai fait, c’est parce qu’il y a une rencontre forte que le désir de faire un projet naît. Je n’ai pas voulu faire une pièce avec une personne en situation de handicap et une autre dite valide, abstraitement. Je n’ai pas fait passer une audition. C’est parce que nous nous sommes rencontrés, avec Françoise et Alice, que l’idée a germé, grâce à des expériences en studios et à des récits de vie, suite à des invitations au sein de leur association. »

Ainsi De Françoise à Alice constitue l’une des grandes réussites de son auteur, si tant est que ceci eût pu être une critique si cela avait été un spectacle.

Philippe Verrièle

Vu le 28 janvier 2021
Espace 1789 à Saint-Ouen dans le cadre du festival Fait d’Hiver

 
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