« Danser Pina »

Pour le dixième anniversaire de la mort de Pina Bausch (disparue en 2009), la journaliste Rosita Boisseau et le photographe Laurent Philippe ont eu la belle idée de faire parler et donner à voir vingt-quatre des interprètes historiques du Tanztheater de Wuppertal. Un beau livre à se procurer ou à offrir en cadeau à Noël !

Avec l'autorisation exceptionnelle des auteurs et celle des éditions Textuel, qui publient ce magnifique ouvrage, voici en avant-première quelques-uns de leurs témoignages.

Ditta Miranda Jasjfi

Je suis née à Jakarta. J’ai vécu de quatre à sept ans à Paris avant de retourner en Indonésie. J’avais douze ans lorsque j’ai vu pour la première fois un spectacle de Pina Bausch. C’était dans un théâtre en plein air à Jakarta. Il pleuvait et nous nous étions réfugiés sous des parapluies. Je me souviens que je n’ai rien compris. Je me souviens de la poitrine nue des femmes. C’était Le Sacre du printemps. À l’époque, après avoir démarré par la danse balinaise, je pratiquais le classique que j’avais commencé à cinq ans, arrêtant pour un temps toutes les autres danses. Jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, j’ai suivi des cours de ballet, en plus de la danse balinaise et des danses traditionnelles de Sumatra, Java, Sulawesi et Jaipong que j’avais reprises. Je rêvais de devenir prima ballerina.

Et puis, tout a basculé. J’ai atterri à Essen. Je voulais faire une école aux États-Unis mais elle coûtait trop chère. Un ami m’a parlé de la Folkwang Hochschule où il était et qui était quasiment gratuite. J’y ai donc débarqué sans connaître ce que c’était et encore moins le nom de Pina Bausch. C’était en décembre 1989. J’ai très vite eu envie d’intégrer la compagnie. J’ai néanmoins passé quatre ans à suivre les cours et un an au sein de la compagnie semi-professionnelle du Folkwang Tanz Studio. De jeunes chorégraphes, élèves eux-mêmes, venaient dans la troupe mais jamais aucun ne me demandait de travailler dans son spectacle. J’étais trop spéciale, trop différente. Par contre, Suzanne Linke, elle, m’invita en parallèle de cette cinquième année à rejoindre sa troupe à Brême. Moi, je voulais aller chez Pina. Lutz Förster m’a dit que j’étais un peu trop jeune pour elle et qu’il était important que je travaille avec ceux qui voulaient vraiment travailler avec moi. J’ai collaboré pendant six ans avec Suzanne Linke. J’ai beaucoup appris avec elle. En particulier à faire des solos. Finalement, ce sont mes solos, ma passion aussi de chercher toute seule, qui ont trouvé leur place chez Pina. Je n’aime pas avoir la responsabilité des autres dans les spectacles. Je peux passer dix heures d’affilée à travailler dans mon coin sans voir personne. Je suis quelqu’un de très timide.

À mes débuts à la Folkwang Hochschule, j’ai vu Palermo Palermo de Pina. J’avais la sensation que les danseurs étaient tous fous et que je n’étais pas à la bonne place. Un ami m’a dit : « Ne réfléchis pas, regarde et profite ».

Je suis la plus petite de la troupe. Je mesure un mètre cinquante. Lors de l’audition que j’ai passée en mars 2000, Pina m’a même dit qu’elle aimait beaucoup ce que je faisais mais que j’étais trop petite et que ce serait compliqué dans la compagnie. Puis elle a changé d’avis. Rainer Behr non plus n’est pas grand. J’ai attendu pendant trois mois qu’elle me fasse part de sa décision. J’arrivais à la fin de mon contrat avec Suzanne Linke. J’avais décidé, si je n’avais pas de nouvelles, d’arrêter de danser pour retourner dans mon pays m’occuper d’enfants handicapés. Et puis, un matin, à 9 heures, on m’a appelée au téléphone. J’étais au lit et je n’avais pas envie de répondre. J’ai quand même décroché. C’était le 14 juin 2000. « Pina veut travailler avec toi », m’a dit Urs Kaufmann.

Je me suis retrouvée à côté de ces stars que sont pour moi Julie Shanahan, Nazareth Panadero ou Beatrice Libonati. Je me sentais minuscule et effrayée. J’ai dû apprendre le rôle de l’élue dans Le Sacre en très peu de temps. Interpréter d’emblée ce rôle de victime en arrivant dans la compagnie est juste énorme. J’avais peur et je me sentais terriblement intimidée.

Je faisais tout pour ne pas croiser Pina dans les couloirs. Le jour précédant la générale, je suis tombée malade et j’avais de la fièvre. J’ai oublié de me dénuder la poitrine. Pina était en colère et m’a demandé de répéter seule le solo complet après la générale le lendemain. Tout s’est bien passé. J’ai dansé à fond au point d’aller vomir ensuite.

Heureusement, après environ deux ans passés à travailler, j’ai commencé à me sentir mieux. Je répondais à toutes les questions. Plus à travers le mouvement et la danse qu’avec la parole. Finalement, Pina n’a gardé quasiment que les solos. J’ai pourtant fait beaucoup de propositions plus théâtrales mais elles n’ont presque jamais été conservées. J’étais sans doute meilleure dans les séquences chorégraphiques. Elle savait prendre ce qu’il y avait de plus beau dans chacun pour le montrer sur le plateau. Mais j’ai parfois été en colère qu’elle ne choisisse pas mes improvisations. Je crois que j’étais aussi un peu jalouse des autres, de ceux qui pouvaient parler. Notre relation était basée sur mes danses en solo. Jusqu’à la fin. De temps à autre, j’avais envie de changer, je trouvais cela ennuyeux. Elle m’a dit : « Qu’est-ce que tu crois ? Moi non plus, je ne change pas. Je fais toujours la même chose. On ne peut pas se transformer du jour au lendemain. Si on change, il faut que cela advienne naturellement. Tu ne peux pas forcer les choses. »

Danser Pina - Rosita Boisseau - Photographies Laurent Philippe
Éditions Textuel

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