Danse de rue : Des SDF et un mariage

Quand la danse investit nos rues pour interroger le vivre-ensemble, elle affiche un engagement corporel et politique fort. Dans l’espace public, artistes et spectateurs ont un rôle supplémentaire à assumer, dans leur qualité de citoyen. D’autant plus qu’il leur arrive de croiser des citadins qui vaquent à leurs activités quotidiennes et ne sont en rien préparés à devenir des figurants accessoires d’un spectacle. Ils sortent de leurs maisons, font les courses, vont à la gare...

Mais ceux qui viennent en spectateur sont parfois accompagnés de leurs chiens. Arrive ce qui doit arriver : Quand les danseurs de Mastoc Production ouvrent leur spectacle Des Vils par une violente bagarre, le réalisme de la scène peut déclencher des réactions épidermiques chez certains compagnons à quatre pattes.

 

Vincent Gillois et Karine Kermin, directeurs artistiques de Mastoc Production, ont imaginé un rassemblement de tentes habités par des SDF, réunis sur une place, un peu comme à l’époque des Enfants de Don Quichotte, quand les tentes rouges s’alignaient le long du canal Saint-Martin. Dans le spectacle, les cabanons peuvent se transformer en caddies de supermarché, ersatz d’abris et de pouvoir d’achat.

Des vils dans les villes ? Des diables ? La danse, puissante car inspirée de hip hop et de krump, est bercée des vers d’Alice Ligier. Slameuse, elle traverse la scène et vient à la rencontre des spectateurs, installés en cercle. Poète, elle évoque le ressenti des SDF, qui ne sont « des vils » que dans le regard des autres. Ligier leur prête sa plume et sa voix, autant que les quatre danseurs et le comédien performer leur prêtent leurs muscles.

Exclus ou inclus ?

Mais le mélange de métaphores et de réalisme a ses limites. S’il est vrai que les corps en puissance sont à la hauteur de la rage qui peut habiter les SDF, la situation spectaculaire est contre-nature. Le public « inclut » les « exclus », et le paradoxe cache bien plus qu’un vilain jeu de mots. En spectacularisant la situation des clochards, le dispositif imaginé pour Des Vils est aux antipodes des conditions réelles, de la lutte pour la survie au quotidien.

In fine, l’installation dans l’espace public, apparemment logique, crée un paradoxe nocif, car elle aspire au réalisme, alors que rien dans Des Vils n’est véritablement réaliste. C’est justement parce qu’il s’agit de « théâtre d’images chorégraphiques » que cette proposition serait plus forte si elle était délestée de son lien trop pédagogique avec l’espace urbain. A ce titre il est intéressant de voir l’étape de travail présentée à l’Atelier 231 Sotteville-lès-Rouen :


La force et la sincérité, la poésie et la beauté de Des Vils pourraient mieux assumer leur envie d’imaginaire si elles se déployaient entre quatre murs. Tout dans Des Vils joue la carte de la distanciation, pour mieux lever le voile de la réalité. Pourquoi ne serait-ce pas vrai pour le lieu de représentation ?

Volubilis : 7 minutes, huit épisodes

Rien dans le titre de ce chassé-croisé dans l’espace public ne donne la moindre idée des rencontres qui attendent les spectateurs. Rien ne permet aux danseurs ou acteurs de prévoir les incursions du réel dans leurs saynètes chorégraphiques. Rien, ou presque...

Si l’un des huit épisodes montre un clochard présumé qui attaque une femme portant un panier de fleurs et de légumes, la compagnie a toutes les raisons de s’attendre à ce que certains habitants prennent cette agression (formidablement jouée) pour argent comptant et appellent les services de l’ordre. Ce qui arriva au festival Mimos, face à la gare de Périgueux (mais il est vrai aussi que des habitants avaient averti la police en voyant une voiture et une caravane flottant sur l’Isle, le jour de la générale du spectacle d’ouverture de Mimos par la compagnie Ilotopie).

Ceci pour dire qu’un SDF bien joué façon danse-théâtre a tout son sens dans l’espace public, même entouré de spectateurs avertis. Car les non avertis y trouvent leur place, ce qui donne au clochard bien tatoué de Volubilis toute sa street credibility (sans oublier que l’acteur, qui n’en fait jamais trop, est tout simplement inquiétant, et que ceux qui ont alerté la police n’ont à nourrir le moindre sentiment de honte).

Il y a dans cette méprise beaucoup de choses à méditer notamment que la présence de dizaines de spectateurs ne suffit plus pour semer le doute quant à la réalité d’une agression jouée. Est-il devenu si normal de voir que personne n’intervient quand une personne est agressée dans la rue ?

Du réel !

Chaque épisode de Les 7 Minutes dure exactement : sept minutes (chiffre donné par la compagnie). Objectivement, ce n’est pas beaucoup. Mais l’attente de la femme à la valise rouge, en pleine rue, face à un immeuble, paraît tellement plus longue... Elle se jette sur le bitume, affronte les voitures ou intrigue les passants, avant de trouver cet homme en costume gris, visiblement venu pour l’accueillir.

Galerie photo © Thomas Hahn

On le retrouve plus tard, son portable à la main, devant (et même dans) une vitrine de magasin, au portable avec sa femme, laquelle lui assène, dans un monologue interminable, les détails des préparations requises pour assister à un mariage (à condition d’avoir bien compris le propos).

Au cœur de l’épisode, on trouve cependant les contorsions grotesques de l’acteur et, pour l’occasion,  ce sexagénaire qui tente de sortir, avec son vélo, de la porte à côté. C’est ainsi que la danse donne, sans jamais prétendre refléter la réalité de quiconque, des aperçus du quotidien des habitants.

Il faut dire aussi qu’ils savent faire marcher le public. D’épisode en épisode, la cohorte se déplace dans les rues de la ville, rues périgourdines en l’occurrence. Et on croise d’autres groupes qui se rendent à d’autres lieux de spectacle, par exemple pour voir un homme se faire jeter par sa femme et s’habiller devant sa maison, la femme/bonne croupissant à ses pieds, voire à son derrière.

 

Mariage républicain

Mais une fois qu’on a fait connaissance avec tous les personnages, on comprend bien que tout le monde n’avait qu’une chose en tête, à savoir le rendez-vous final, à la mairie ou à l’église, pour le mariage du couple croisé plus tôt. Du maire au SDF, tout le monde s’agite dans une excitation partagée. Et la chorégraphie de Les 7 Minutes est aussi urbaine que républicaine.
On ne saurait séparer, dans ce chef-d’œuvre pour l’espace urbain, l’art de l’acteur de l’art chorégraphique, lequel s’affiche autant par le parcours dans le quartier choisi que grâce à chaque danseur dans sa théâtralité musicale. Petite satire citoyenne, où l’on apprend tout sur les dessous du maire, si respectable et si machiste, et où la vraie vie se mêle à sa représentation distanciée.

Dans Les 7 Minutes, la fusion entre la ville et le spectacle  est parfaite. L’idée d’y faire circuler plusieurs groupes de spectateurs dans un rhizome de saynètes et une simultanéité supposée, permet d’envisager la danse et le  théâtre dans l’espace urbain comme un champ de créativité infinie. Même la pluie n’y changerait rien. Après tout, si vous vous mariez un jour de pluie, il faut bien faire avec...

Thomas Hahn

Spectacles vus au festival Mimos 2016

http://www.mimos.fr

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