Dance On au CN D : D’Ivo Dimchev à Deborah Hay

La compagnie berlinoise des danseurs « 40+ » sait passer d’un extrême à l’autre, côté styles autant que côté espaces.

Le nom donné à cette compagnie sonne telle une injonction: Continuez à danser!  Le projet Dance On [lire notre portrait] est né dans l’intention d’ouvrir un espace de réflexion sur un monde qui s’engouffre dans une surenchère de l’accélération. L’une des missions principales des artistes aujourd’hui est de démontrer que l’emballement vertigineux n’a rien de naturel et que la vitesse n’est qu’un gain apparent qui masque d’énormes pertes.

Aussi le fait d’avoir dépassé les quarante ans, ce qui est le cas des six artistes chorégraphiques de Dance On, est-il ici  considéré comme un enrichissement et personne n’a l’intention de se jeter dans des fulgurances à la In the Middle somewhat elevated, juste pour montrer qu’on on est encore capable.

Hors d’âge

Aucune surenchère, mais au contraire, un travail sur la profondeur. Si la compagnie berlinoise reprend quelques  pièces de répertoire de William Forsythe ou Lucinda Childs, elle sollicite principalement des chorégraphes et leur propose de revisiter leur propre univers en s’inspirant des personnalités qu’ils y rencontrent.

Côté chorégraphes invités, l’âge n’est en rien un critère, comme il ne l’était pas dans la compagnie de Forsythe, où les interprètes avaient en moyenne quarante ans environ alors que certains pouvaient avoir même plus de cinquante ans. Christopher Roman, le directeur artistique de Dance On, le sait mieux que quiconque, pour avoir dirigé The Forsythe Company, les deux années avant la dissolution. Depuis la création de Dance On en 2015, l’ensemble a autant travaillé avec une chorégraphe émergente comme la trentenaire Newyorkaise Beth Gill qu’avec Deborah Hay, presque octogénaire, ancienne danseuse dans la compagnie de Merce Cunningham et cofondatrice de la Judson Church.

Deborah Hay, tenace

Bel exemple, justement, que Tenacity of Space de Deborah Hay, quintet tout en creux qui illustre la capacité des danseurs de Dance On à tenir un espace, à imposer une présence, à incarner une grammaire du mouvement ou à inclure dans leurs gestes des références traversant l’histoire de la danse.

Avec ténacité, l’espace va cacher ou révéler les danseurs, se transformer en jardin à sculptures et respirer avec eux et le public. L’espace tient et réunit tout le monde, artistes et spectateurs, la salle restant éclairée alors que des micros captent les sons produits par les danseurs et les spectateurs!

Alors que le spectateur est renvoyé à sa propre présence, la scène accueille des gestes, attitudes et mimiques chargées d’émotions mais répétitives, et donc toujours à la lisière de l’abstraction, toujours prêtes à basculer vers un tableau vivant où émerge une situation concrète, où des schémas personnels communiquent et créent un ensemble.

Au-delà de la rapidité                                           

Tenacity of Space revisite l’univers post-modern où les par des tableaux qui évoquent les Early Works d’une Trisha Brown, font songer à l’abstraction dans l’esprit Empty Moves d’Angelin Preljocaj, à La Ronde de Matisse ou à l’approche cunninghamienne de l’équilibre, sans jamais citer une référence de façon trop explicite.

Nous sommes ici dans un processus de composition, où le devenir a autant d’importance que le tableau à l’arrivée, où la ténacité concerne le temps, tout autant que l’espace. Cette universalité éclot à partir d’un endroit que de jeunes danseurs n’ont pas encore pu atteindre, qui se situe non avant mais au-delà de la rapidité et du culte qui l’accompagne. Ce n’est pas un ralentissement, mais quelque chose qu’on creuse, au bout du temps.

Ivo Dimchev, en mode Jérôme Bel

Au CN D, la question de l’espace a été posée de plusieurs manières. Ayant ouvert l’espace scénique vers la salle, par le son et les éclairages, dans Tenacity of Space au Grand Studio, la compagnie a présenté, le même soir, deux solos de la série 7 Dialogues, dont un remarquable autoportrait d’Ivo Dimchev, interprété par Christopher Roman, affublé d’une perruque péroxydée et d’un slip improbable. Sinon, rien - côté vestimentaire. Et d’autant plus, côté ironie, sarcasme, séduction et détournements chorégraphiques.

En bon cygne blanc (la perruque!) car en demi-pointe malgré ses pieds nus, Roman assume. Déhanchements, citations caricaturales aux sujets de sexe et d’argent et du complexe d’Œdipe. Mouvements qui découpent la fluidité du voguing mais en retiennent la sensualité pour mieux s’en amuser, ajoutant aux citations en mode burlesque (I could never have sex with my mother) les private jokes du métier, dont un sulfureux « I hate to work with Jérome Bel ».

Christopher Roman, en Cage aux folles

Mais nous parlions espace... Et justement, ce solo fut été activé dans l’un des atriums du CN D, sur un carré entouré d’une architecture de béton brut. Où Christopher Roman se trouva comme dans une Cage aux folles, les spectateurs ayant été dispersés sur les quatre côtés du carré, pour suivre ce bref traité gay, grotesque et grinçant comme on regardait, autrefois, un énergumène exotique à la foire. Par l’autodérision de la situation spectaculaire et la surexposition en tant qu’artiste d’Europe de l’Est cherchant à tout prix à devenir l’enfant terrible et donc chouchoutée des programmateurs de Berlin à Paris, l’acte de Dimchev devient une sorte d’autocritique hilarante.

Le même soir, à quelques encablures du CN D où se produisait Roman en vrai-faux Dimchev, le vrai Dimchev se trouva par ailleurs à la Grande Halle de La Villette, pour lancer son premier album, intitulé Sculptures. Comme si l’expérience de vie d’une troupe comme Dance On pouvait mener à incliner l’espace et le temps jusqu’à rapprocher les âges et les esprits.

Thomas Hahn

Spectacles vus au CN D, le 6 avril 2018

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