Dairakudakan : « Asura » de Naomi Muku

Jeune chorégraphe, mais pièce très aboutie : Asura reflète le choc de la violence dans le monde.

Ce solo-là fera date dans l’histoire du butô. Plus précisément, il ferait date si Asura était un solo. Mais Naomi Muku signe une pièce de groupe, selon le principe de Dairakudakan, expliqué par Akaji Maro dans le livre qui vient de paraître [lire notre article] : « J’ai eu l’idée de fédérer les danseurs autour d’un danseur ou d’une danseuse porteur de projet. Le danseur peut créer sa pièce en incluant des soli importants interprétés par lui-même. »

Nullement, la qualité des tableaux de groupe est à remettre en cause. Au contraire. C’est bien l’ensemble de la pièce qui a valu à Naomi Muku le prix de la critique de danse au Japon, en 2016, (catégorie « Meilleur espoir »). Et sa qualité est telle qu’elle aurait pu y prétendre en Europe aussi. Seulement, entre un solo et une pièce pour neuf interprètes, la perception n’est pas la même.

Galerie photo © Jean Couturier

Rouge ténébreux

Le solo de Muku qui clôt Asura crève tous les plafonds du butô. Il n’est pas démesuré de comparer son intensité à celle du légendaire Utt de Carlotta Ikeda. Mais là où Ikeda met en avant la féminité et l’aller-vers, Muku se tient debout et frémit face à ce qui vient d’avoir lieu. Elle représente de fait une statue d’Asura, dieu bouddhique de la guerre, et elle le dépeint à la fois défiant et horrifié, le regard aussi perçant que vacillant et le corps enduit de peinture rouge.

Dans le tableau qui introduit le solo rouge, d’autres Amazones offrent à Muku une série d’empreintes et de caresses. Presque un massage. Voilà donc le bien-être et la fascination sanguinaire des humains unis dans une seule image, comme le butô sait si bien allier terreur et beauté.

Les corps enduits du fameux fard blanc produit à partir de coquillages entourent ce corps rouge feu, ce rouge qui est également à la base du nom d’Akaji Maro (1), rouge qui transcende le dernier tableau, rouge du sang qui coule à partir de toutes les têtes coupées évoquées juste avant.

Galerie photo © Jean Couturier

Du pouvoir de la statue

Par son solo, Mutu salue une statue repérée au temple Kôfukuji, un Asura « qui arbore une expression triste ». Un dieu de la guerre qui éprouve des regrets ? « On dirait qu’il s’apprête à pleurer. Ceci m’a beaucoup intriguée. En me documentant, j’ai su que le sculpteur avait représenté le moment où Asura se repent de ses nombreuses batailles… »

Mutu raconte encore qu’il existe au Japon un phénomène de vénération féminine vouée aux statues du dieu Asura, en raison de la masculinité et de la beauté des garçons guerriers. Si Mutu incarne une telle figure sur scène sans rien nier de sa féminité, elle se situe donc dans la tradition d’un butô où l’interprète transcende son sexe.

Animalité et monstruosité

C’est souvent vrai aussi pour les autres interprètes, dans une animalité variée (chenilles, poulpes, oiseaux) incarnée ou figurée. Mais ce sont les créatures physiquement ou moralement monstrueuses qui dominent Asura. Car le butô peut réagir à l’actualité, même s’il le fait à sa façon. Asura est une pièce pour la paix, inspirée des images de la décapitation d’un journaliste japonais par l’IS. Un choc, et un renvoie aux Asura dont l’origine se trouverait en Iraq, selon Muku qui renoue avec la vocation antimilitariste du butô à sa naissance.

Les personnages de guerriers, ramassant des flèches rouges avec lesquelles ils ont auparavant percé les oreilles de Muku, en disent long, avec leurs attitudes sadiques  et monstrueuses. Il est rare de voir aujourd‘hui du butô se référant explicitement à l’actualité en prenant position sur des questions morales. Le mérite de Muku est d’humaniser le dieu Asura sans lui ôter ne serait-ce qu’un poil de fascination. A la fin du spectacle, le public a ovationné Muku telle une pop-star. Du jamais vu…

Thomas Hahn

Spectacle vu le 23 novembre 2017, Maison de la Culture du Japon à Paris

(1) « Je voulais utiliser aussi le son du mot Aka qui signifie rouge. J’ai donc choisi les idéogrammes du mot nourrisson : Akaji. C’est également l’homophone de déficit et d’hémorroïde en sang. » Dans : Akaji Maro, Danser avec l’invisible

Asura

Chorégraphie et interprétation : Naomi Muku
Direction artistique : Akaji Maro
Pièce pour 9 danseurs

Sur la musique de Keita Matsumiya, membre artistique à l’Académie de France à Madrid, Casa de Velázquez

Prix du meilleur espoir de l’Association des critiques de danse du Japon (2016)

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