« To Da Bone » du collectif (LA)HORDE

Le Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines a brillamment inauguré sa saison de danse avec le spectacle du collectif (LA)HORDE, To Da Bone, qui fut créé l’an dernier à Montréal.

Gym Tonic

Le titre de la pièce allitère, sur le mode populaire ou argotique, l’expression anglaise « to the bone », qui veut dire jusqu’à l’os, avec toutes les connotations, météorologiques et sexuelles, qui vont avec, et sonne un peu également comme le « tudo bem » portugais dont usent les Brésiliens, y compris de nos jours, quand tout va mal. Le style de danse vulgarisé et/ou sublimé par (LA)HORDE est donc celui du Jump, niche esthétique dont ils font leur miel depuis plusieurs années déjà. Il s’agit, en deux mots, d’une gestuelle minimaliste, proche pour le profane des exercices « cardio », d’une pratique en tout premier lieu solitaire, longuement travaillée en chambre, usant de Youtube à la fois comme coach (grâce à la fonction didacticielle de l’encyclopédie visuelle) et comme miroir.

Une fois contactés, contractés, rassemblés, enrôlés, instruits, missionnés, les nouveaux conscrits ont formé escouade, unité d’élite. En l’occurrence, une onzaine d’autodidactes provenant surtout d’Europe, de l’Atlantique à l’Oural, avec un très infime quota féminin et pas du tout de ratio racial. Le jumpstyle, avec différentes sources et déclinaisons – Tekstyle, Shuffle, Hakken – ne nourrit peut-être pas son homme mais, sur le plan scénique, on peut dire que ça le fait.

Pour cela, une routine de moins d’une demi-minute a naturellement besoin d’être dite et redite, analysée et variée, accélérée si c’est possible encore et ralentie, exécutée en marche avant et aussi en arrière, tournée et détournée, bémolisée de mouvements urbains et de gesticulations aubaines. Précisons que la choré se déroule en silence à l’entame, avec quelque cri ordonnant les changements de direction, des talonnades et des crissements de baskets pour unique B.O. avant l’arrivée du hardcore instrumental.

Galerie photo © Laurent Philippe

Repos du guerrier

Une fois combinés en tous sens et après avoir épuisé la petite troupe, les sautillages cessent enfin. Tout le monde respire, décompresse, se relaxe, au vu et au su du public, les coulisses étant sur scène – sur l’immense plateau saint-quentinois mis à nu et sous une lumière tamisée. Le contraste est saisissant entre l’aspect martial de la démo d’une demi-heure du début et la deuxième partie du set, autofictionnelle, distanciée, pas moins théâtralisée.

Dès lors prend fin l’unisson : le corps, d’élite ou de ballet, devient pluriel, devient parlant, devient multi-langue. Les danseurs se racontent en leur temps imparti – mis en scène. La vidéo nous les offre en gros plans, au présent mais aussi au temps passé de l’apprentissage, qui fut celui des selfies. La séquence nostalgie fascine le public ; l’usage de la vidéo est subtil ; l’accrochage de l’écran puis ses mouvements ondulants se font très simplement, manuellement, mais produisent leur effet.

Le finale tient du light show pour grand stade, avec force décibels et fumigènes, corps abstraits réduits à la dimension des ombres chinoises. Pour obtenir cette fantasmagorie, une machine à lumière a spécialement été conçue par Patrick Riou, qui arrose et aveugle tout ce qui se trouve à sa portée, aussi bien les doubles silhouettés des danseurs que leurs vis-à-vis, en l’occurrence, nous autres, spectateurs. Après ce sombre tableau qui annonce la catastrophe ou l’accompagne, tout un chacun a besoin d’un laps de temps pour refaire surface, pour reprendre pied, pour passer de l’illusion au monde réel. Faut-il dire qu'un public de tous âges a plébiscité la pièce ?

Nicolas Villodre

Vu le 5 octobre 2018 au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines.

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