« D. Quixote » d’Andrés Marín

Créé à Chaillot Théâtre national de la Danse, Andrés Marín revisite Cervantès avec autant d’humour que d’intelligence dans un flamenco décoiffant.

Galeries photos de Laurent Philippe

Bien sûr il y en a trop ! D’idées, de vidéos, d’accessoires… Mais d’abord abondance de biens ne nuit pas, et ensuite, cela nous console des spectacles où l’on n’a pas grand chose à se mettre sous la dent ! Bourré d’idées surprenantes, ce D. Quixote a tout d’un opéra rock flamenco. Avec la basse et la voix sombre et déchirante de La Tremendita, des accords de théorbe et de violoncelle ou de guitare électrique, tout  y est surprenant, et les aventures de ce Chevalier à la triste figure se conjuguent parfaitement au temps présent.

S’attelant à camper les héros actuels, non sans une ironie mordante, Marín va chercher du côté du sport l’hidalgo moderne : footballeurs porteurs du maillot N° 10 (celui de Zidane, Neymar, Ronaldo), boxeurs, escrimeurs, voire même tireurs d’élite…. Rossinante est remplacée  par des hoverboards citadins, des gyropodes, et autres skates électriques. La Dulcinée est une fille de pub qui ressemble à une pin-up, les brebis sont des animaux en costards, et l’auberge une tente légère, de celles que l’on installe pour les migrants. Le tout est mené sur un train d’enfer.

L’apport de la vidéo n’est pas mince, notamment quand elle relaie en temps réel, tout ce qui se passe dans la tente et rend plus proche et sympathique, les différents acteurs de ce nouveau roman picaresque. Il faut dire que de nos jours, les Don Quichotte ne battent plus la campagne mais sont happés par les images, y compris (ou surtout) d’eux-mêmes, rejoignant par là notre héros qui rencontre chez Cervantès le « Chevalier des Miroirs ».
C’est intelligent, c’est souvent drôle et parfois grinçant, surtout quand la mort rôde au détour d’un chant ou d’un coin sombre du plateau.

La musique est totalement originale. Allant puiser dans les formes primitives du flamenco, c’est pourtant une création totalement originale qui préside à ce D. Quixote. Contrairement à l’immense majorité des spectacles flamenco, les textes des chants sont écrits par Laurent Berger et font avancer l’intrigue. Le choix des instruments est inédit, les musiciens formidables (Sancho Almendral, violoncelle et violoncelle électrique, Daniel Súarez, batterie et percussions, Jorge Rubiales, théorbe et guitare électrique).

La danse, elle, est flamboyante, qu'elle soit chaussée de crampons, de baskets ou de vraies chaussures de flamenco. Patricia Guerrero livre un flamenco féroce et élégant, rapide, d’une technique sans faille, Abel Harana lui donne la réplique avec talent.

Mais le plus extraordinaire est bien sûr Andrés Marín lui-même. Des bras magnétiques qui polarisent tous les regards, et surtout une précision délicate dans chaque frappe, une justesse dans chaque figure à se damner. Amplitude, souplesse, équilibre, ses jambes s’allongent partant de l’épaule jusqu’à la pointe du pied, jusqu’au claquement sec du talon. D’un raffinement exceptionnel, ses pieds décollent à peine du sol mais distinguent chaque paso, chaque impulsion. Une vélocité ahurissante, une facilité insensée et surtout une prise de risque constante, car Andrés semble inventer chaque phrase, la sortir d’on ne sait où. Il a, dans sa danse, le génie créatif de Cervantès, une écriture polyphonique, qui, en plus de son physique, a l’ingéniosité de son héros. On ne dévoilera pas la fin, excentrique, fantasque, superposant les points de vue, ouvrant de nouveaux chemins à partir d’une connaissance très fine de la tradition flamenco et de la culture hispanique.

Agnès Izrine

Le 9 novembre 2017 à Chaillot Théâtre national de la Danse.

 

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