« Crowd » de Gisèle Vienne

Après la création au Maillon en collaboration avec Pôle Sud à Strasbourg, Crowd arrive aux Amandiers, avant une tournée conséquente…

La fête est finie. Un sol pleine terre jonché de canettes  écrasées nous rappelle que les Rave parties sont un rituel d’extérieur, amenant aux champs les noctambules des villes. Une fille entre très lentement, short en jean et K-way jaune. Déjà, le temps se distord entraînant avec lui toutes nos certitudes sur le présent. On prend soudain conscience qu’il est au cœur du mot re-présentation.

Les détritus sont de la fête l’éternel retour. Quand les autres danseurs entrent en scène, alentis comme entre rêve et sommeil, notre perception est déjà troublée. Sur les rythmes aussi binaires qu’impérieux de la musique techno, une sélection de morceaux liés au label Underground Résistance de Peter Rehberg et KTL, les quinze interprètes continuent leur danse hallucinée, dans laquelle chaque infime détail prend une importance démesurée, comme si nos sensations étaient définitivement altérées.

La gestuelle utilise, en grande partie, des techniques cinématographiques ou vidéo : ralentis, gros plans, mouvements retouchés, et même repris à l’envers. Mais cette grammaire ordinaire de l’image, devient, en danse, une performance inouïe. Sous les éclairages extraordinairement travaillés de Patrick Riou, qui joue de clairs-obscurs isolant chaque silhouette, à des effets de pénombres floutants, les jeunes danseurs incarnent un personnage par une précision dans l’expression comme dans le geste. Chacun d’entre eux est travaillé, ciselé pourrait-on presque dire, par le sous-texte de Dennis Cooper et les opérations que Gisèle Vienne imprime à la gestuelle.

Notre regard se focalise sur leur visage, sur une cambrure, ou se déplace comme poussé par un travelling intérieur qui le pousse à débusquer d’autres scènes. Aucun détail n’est laissé au hasard. La chorégraphie mesure, avec une précision diabolique, la temporalité de chaque micro-seconde, qu’il s’agisse de mouvements coulés, envelopés, désarticulés arrêtés ou saccadés, tissant des histoires individuelles, des rituels collectifs dans un espace qui se restreint.

L’air se charge d’électricité, on croit à chaque moment à l’explosion des corps, au débordement d’énergie et d’affects, à l’orage de violence imminente. Gisèle Vienne n’y cédera évidemment pas. À la place, des corps étendus immobiles dans le silence brutal, tandis qu’une fille fouille en pleurant les corps, impose le souvenir du 13 novembre 2015. Hasard ? Peu importe. La mort et la liesse ont ici partie liée, comme dans la transe, le sacrifice, l’extase, manifestations éternelles d’une l’humanité en quête de sens.

Agnès Izrine

Spectacle vu et créé le 8 novembre au Maillon-Wacken ; présenté avec Pôle Sud, dans le cadre de la Biennale de la danse Grand Est.

En tournée :

Nanterre (FR), , du 7 au 16 décembre à Nanterre-Amandiers, centre dramatique national dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, du 6 au 9 février 2018 au Théâtre national de Bretagne à Rennes, les 27 et 28 février à la MC2 de Grenoble, le 29 mai à La Filature Scène nationale de Mulhouse.

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