« Cria » d'Alice Ripoll et « Roger » de Sala Reyner / Dobricic / Marie

Epuisement dans l'exploration d'un corps d'occidental acculé vs déferlante endiablée de Brésiliens ingouvernables.

Anita Mathieu, directrice des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis a l'art de proposer aux spectateurs d'interminables parcours de programmation, aussi consistants que submersifs. Un sommet du genre aura été atteint pour le week-end de la mi-juin à Aubervilliers. Encadrant l'élévation transcendantale de Pierre Pontviane (lire notre critique), les deux autres propositions, très marquées, de l'après-midi étaient au plus opposé qui se puisse imaginer.

Soit, pour commencer, la déferlante endiablée de dix danseur.ses brésilien.nes dans Cria, d'Alice Ripoll. Et pour conclure, l'âpre sécheresse du solo Roger, signé en collectif par Guillaume Marie, Igor Dobricic & Roger Sala Reyner. On se gardera bien, au demeurant, de spéculer sur quelque signification à déduire d'un grand écart stylistique aussi vertigineux. Ce serait courir le risque d'agiter on ne sait quel essentialisme culturaliste foireux (genre : hiératisme occidental savant contre ébullition sensorielle latino-américaine). Réjouissons-nous simplement de la fascinante diversité de ce que peuvent les corps. Inépuisable.

Il va falloir compter dorénavant avec Alice Ripoll. Et c'est tant mieux. Il n'y aura jamais trop de diversité en provenance d'un Brésil dont les corps sont trempés dans des enjeux politiques cruciaux de notre temps. Remarquons en passant qu'à l'instar d'un Pol Pi (lire notre critique), ou des interprètes d'une Lia Rodrigues, ceux de Cria manifestent très directement leur engagement. Dans ces deux derniers cas, cela consiste à effectuer les saluts poings levés, brandissant une plaque de rue au nom de Mariella Franco (conseillère municipale et activiste de Rio, victime d'un assassinat politique) et autres slogans. Fora Bolsonaro ! (actuel président d'extrême-droite au Brésil).

Quant à sa danse, cette troupe est à rappocher des danses urbaines, maniant un syncrétisme d'apports populaires, réminiscences traditionnelles, énergie et technicité hip hop. Cela dans un collage endiablé de signes, conduit à cent à l'heure, parfois proche d'une humeur world dance. Les faiblesses de composition, le bavardage dans un séquençage tiré à la ligne, motif après motif, et rajouts idée après idée, constitueront la principale critique purement artistique à adresser à Alice Ripoll (du moins dans cette pièce). On reste loin des grandes intentions d'auteur.ice approfondies chez des Bruno Beltrao ou Lia Rodrigues. Pris à sec, certains extraits de Cria s'imagineraient bien à la télé, voire à l'appui de quelque publicité.

On en reste néanmoins estomaqué. Cria débute par un défilé ininterrompu, de cour à jardin, en fonds de plateau, de ses dix interprètes effectuant d'époustouflantes figures. Fulgurance. Saturation tonique. Martellement rythmique. Profusion des motifs. Cela rappellerait un dessin animé, aux traits extrêmement acérés, déroulant une combinatoire inépuisable, incroyablement articulée. Mosaïque vivante, follement jubilatoire, mais furieusement maîtrisée.

Ce feu ne serait que d'artifices, si l'engagement des interprètes n'était celui d'une rage d'être soi, et tous ensemble, poussée au comble d'une frénésie sensorielle, inspirant le motif politique de se faire ingouvernables. Aux marges. Et à deux doigts de l'explosion. Le corps, dernière richesse inaliénable à tous, y chaloupe en étendard, éfrangé de flamèches.

Or on décèle dans Cria, quelques significations plus troubles, actuelles, qui n'ont rien d'inintéressant. La place des femmes y a manifestement été pensée à la lumière du genre, où jamais on ne soupçonne une instrumentalisation essentialiste et minorante. Elles dépotent, dans la même rage d'une situation partagée. On a aussi remarqué la place du langage, du moins de la vocalisation, tirant vers d'incandescentes joutes d'onomatopées. Ça dégage.

Et enfin, voire surtout, à l'intersection des deux précédentes considérations, le rôle éminemment singulier d'un artiste transgenre M to F. Dans un morphotype plus ambigu, avec une gestuelle plus réservée, voire empruntée, cette danseuse aux attitudes de star apparaît souvent comme le pivot qui reçoit, distille et répercute les implicites des actions qui bourdonnent autour d'elle.

C'est tout un théâtre, où immergé dans un gang sur-virilisé, on capte toute l'écoute qui lui est due et accordée, au point que sa fragilité pardoxale s'installe avec une force sourde, magnifique, au coeur obscur de l'explosion volcanique. Le transgenre est politique.

Quoiqu'en solo, Roger n'est pas sans un déferlement de puissance extrême : celui d'une submersion sonore d'infrabasses telluriques, grondant dans la salle avant même que les spectateurs y aient pris place. Ce n'est pas la seule complexité qui y soit travaillée, dans le rapport scène salle. Les spectateurs en nombre limité s'installent sur un gradin qui fait face à l'une des encoignures du fond de plateau. Ils sont là très proches du performer Roger Sala Reyner.

Au passage, notons que celui-ci figure parmi les trois cosignataires de la pièce, aux côtés du danseur chorégraphe Guillaume Marie et du dramaturge Igor Dobricic. Cette mention n'est pas mince : on sortait de la pièce signée Pierre Pontvianne, presque scandalisé que celle-ci ne soit pas cosignée par son "interprète" (Marthe Krummenacher, laquelle porte et soulève tout du plateau).

Retour sur Roger , Sala Reyner, qui a déjà pris place à cet angle, au coeur atomique du chaos sonore, où son corps paraît un royaume de silence. La disposition du gradin, face au recoin qu'il occupe, comme sans échappatoire, fait ressentir – alors qu'on l'oublie trop souvent – une matérialité physique de la pression qu'exerce un public amassé sur un artiste qui s'expose, seul et de face. Dès lors, Roger peut se percevoir au jour des radicalités chorégraphiques qui essorent, superbement, un principe physique et spatial, et pas deux, modulé sur une durée.

Ce principe serait ici que la base de la danse est comprimée tout au creux et au fond d'un strict angle droit de deux parois se rejoignant. L'artiste peut sembler s'y effondrer même, comme englouti jusqu'au sol. Il s'y tisse une toile épaisse de l'accablement. Lequel fait néanmoins appui, base arrière, pour toute tentative de vie en trois dimensions qui s'y poursuit, s'y élabore et s'en arrache, avec entêtement. Il y a de la poussée, de la contre-poussée, de l'arc-boutant, de la clef de voûte d'arc corporel, de la projection, de l'ébranlement, de la reprise. Une sorte de contre-équilibrisme paradoxal, comme en plaquage.

L'artiste a le corps grêle, teint pâle, trempé de transpiration, pauvrement vêtu au bord de l'effiloché, jambes presque cagneuses dans de grosses godasses. Efflanqué. Pélerin. Sacrificiel. Regard embué de larmes. Comme christique. Ou franciscain d'Assise (et d'assise?).

La présence est bouleversante, mais il nous a semblé, un peu à la longue, comme s'il fallait sacrifier à la règle monastique absolue des soixante minutes requises pour tout spectacle exigé, il nous a semblé que c'est comme pour meubler le temps, que l'accent d'une théâtralité expressionniste venait à prendre le dessus sur l'épure corporelle.

Guillaume Marie ne cache d'ailleurs pas son parti de réhabilitation d'une esthétique assumée de l'émotion partagée. De même que Roger Sala Reyner est tout autant comédien que danseur. La remarque que nous venons de formuler s'inscrit donc là en parfaite cohérence. Mais non sans avoir émoussé une part de notre concentration (en toute intransigence chorégraphique).

Gérard Mayen

Spectacles vus le dimanche 16 juin 2019
L'embarcadère (Conservatoire) et Théâtre de la Commune d'Aubervilliers dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis.

Roger : revu,  le 21 juin à l'Evêché d'Uzès, dans le cadre du festival Uzès Danse.

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