Création mondiale : « Noé » de Thierry Malandain

A Chaillot - Théâtre National de la Danse, le ballet du CCN de Biarritz surprend avec une pièce sobre et tellurique. 

Avec Noé, Thierry Malandain change de registre, de style, d’approche…  Si le titre, avec sa référence à un personnage tragique, se place dans la continuité des ballets romantiques, le directeur du CCN de Biarritz vient de créer un ballet bien moins narratif que ses succès récents, Cendrillon et La Belle et la Bête.

Malandain change de cap

En se penchant sur l’épisode biblique du Déluge, Malandain signe une pièce qui n’est ni abstraite, ni narrative et aborde la montée des eaux comme un passage, une purification ou un rite. Dans Cendrillon, il avait trouvé un conte avec lequel il a su s’amuser dans un esprit très ludique. Sur La Belle et la Bête [lire notre critique],  il avait su poser un regard avisé, porté par une réflexion profonde qui a amené le chorégraphe-metteur en scène à un jeu de dédoublement complexe et profond.

Dans Noé, Malandain va droit au but et dessine des lignes claires, directes et collectives. Des principes chorégraphiques à la scénographie et aux costumes, la sobriété contraste avec ses créations précédentes. Le changement saute à l’œil, mais il vient de l’intérieur. Car le renouveau n’est ici pas seulement l’objet du récit, il est l’énergie même qui porte Noé. L’enjeu n’est pas un drame personnel ou intime, mais l’avenir collectif. C’est pourquoi Malandain place le corps de ballet au centre de la pièce. Noé est certes le premier entre tous, mais il fait partie de la communauté des pénitents et se fond dans cette humanité qui reste unie du début à la fin.

L’eau, la terre et le ciel

Qui dit Noé, dit : Déluge. Qui fait danser sur Messa di Gloria de Rossini, pense à la pureté et au ciel. Pourtant, ce ballet est placé sous domination tellurique, jusque dans ses costumes sombres, de couleur terre, forêt ou boue. Les danseurs plient les genoux et les bassins sont plus proches du sol que jamais chez Malandain. Sur cette humanité pèse le poids accumulé des fautes morales et de la défaillance. Et l’écriture de Malandain, connue pour son humour, ses facéties, son autodérision et sa légèreté joyeuse, accomplit la transformation, déjà à l’œuvre dans La Belle et la Bête.

Quarante jours de pluie déversent des eaux boueuses. Pourtant, la scénographie de Jorge Gallardo est lumineuse. Ces rideaux de pluie turquoise qui entourent la scène comme pour la baigner portent en eux la promesse du recommencement, la lueur presque spirituelle d’une baie ensoleillée. De la charge tellurique de l’inondation, le poids intégral repose sur les épaules des danseurs. Et les chaînes humaines se transforment en vagues.

Mais deux oiseaux survolent littéralement la scène. Claire Longchampt passe du rôle de la Belle à celui de la Colombe, pour imposer sa ligne élancée et sa présence diaphane. Hugo Layer en noir lui est un merveilleux partenaire en Corbeau. Mais ce sont là les seules évocations concrètes de la faune qui peuple l’Arche, même si quelques pas spasmodiques peuvent rappeler la marche de certains bipèdes non humains.

Un renouveau et des doutes

Dans sa sobriété, la scénographie respecte une symétrie parfaite. Noé est donc une pièce « ni de droite, ni de gauche », un ballet qui parle d’une mue, d’une sortie de crise et qui se termine sur un avertissement: Le renouveau risque d’être trompeur! Une pièce donc, comme si elle était pensée pour résumer l’état actuel du pays, avec ses espoirs et ses écueils.

Galerie photo © Laurent Philippe

De la crise morale évoquée dans Noé, l’humanité sort purifiée, prête pour un nouveau départ. Mais déjà, la scène du début entre Caïn, Abel et Seth, tableau de lutte et de meurtre, ressurgit tel un mauvais souvenir, une prémonition, comme un de ces démons intérieurs qui minent l’inconscient. C’est par ailleurs la première fois qu’on voit le directeur du CCN de Biarritz chorégraphier un combat de façon concrète.

Où va le Malandain Ballet Biarritz ? Faut-il voir Noé comme une pièce de transition, comme l’annonce d’un changement de style durable ou comme une excursion temporaire ? Ce récit d’une rupture dans le récit biblique se double-t-il d’une césure dans l’œuvre de Malandain ? On le sait humble et lucide, et sans doute se met-il en garde lui-même en rappelant, en guise de conclusion de Noé, que le renouveau ne garantit pas le progrès.

Galerie photo © Laurent Philippe

Noé n’est pas une messe

L’austérité de Noé ne vient de l’absence d’Arche ou de représentation animale, mais d’une uniformité certaine et de la difficulté à établir un vrai dialogue entre une musique baroque et l’humilité chorégraphique affichée. Dès les premiers tableaux d’ensemble, l’esprit de la Messa di Gloria avec ses chœurs et ténors entre en contradiction frontale avec la sobriété du propos chorégraphique. Cette œuvre de Rossini se suffit à elle-même, elle se met en scène avec tant de puissance qu’il est vain de vouloir lui confier une humanité de pénitents ou une communauté tribale. La pièce de Malandain n’entend glorifier rien et personne, comme le montre sa fin, pleine de doutes.

« On peut aussi imaginer faire de Noé un être humain collectif montant dans l’Arche de lui-même, pour liquider une existence  passée et repartir de zéro en allant puiser de nouvelles énergies dans les abysses de son être », écrit Malandain. Aussi voit-on sans cesse des couples se former et se séparer, comme si tous étaient Noé et Emzara ou Adam et Eve, avant de se fondre dans une nouvelle danse collective, solidaire et tellurique qui ferait plutôt appel à Carl Orff qu’à Rossini et n’est pas sans mettre un pied sur le terroir chorégraphique labouré par un certain Cherkaoui.  L’univers de Noé reste étranger à cette messe, cette glorification, ce baroque dévoué et pesant. Rien de plus normal: On n’est pas à la même époque, ni dans les mêmes cadences.

Thomas Hahn

Vu le 10 mai 2017, Chaillot - Théâtre National de la Danse

Création : Teatro Victoria Eugenia de Donostia / San Sebastián

les 14 et 15 janvier 2017

Création / première française :

Chaillot – Théâtre National de la Danse (Paris)

du 10 au 24 mai 2017

Le samedi 20 mai : L’artiste et son monde : Une journée avec Thierry Malandain

Noé

Musique : Gioacchino Rossini - Messa di Gloria

Chorégraphie : Thierry Malandain

Décor et costumes : Jorge Gallardo

Conception lumière : Francis Mannaert

Réalisation costumes : Véronique Murat

Conception décor et accessoires : Frédéric Vadé

Coproduction Chaillot – Théâtre National de la Danse (Paris), Opéra de Saint-Etienne, Donostia Kultura - Teatro Victoria Eugenia de Donostia / San Sebastián – Ballet T, CCN Malandain Ballet Biarritz

Partenaires Opéra de Reims, Théâtre de Gascogne - Le Pôle, Theater Bonn (Allemagne), Forum am Schlosspark – Ludwigsburg (Allemagne)

Durée de l’œuvre intégrale 70’

Ballet pour 22 danseurs

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