Corpus, Ballets de Monte-Carlo

Sous le titre général de Corpus, les Ballets de Monte-Carlo ont présenté du 25 au 28 avril 2019 deux créations, de Goyo Montero et de Jean-Christophe Maillot.

Se souvenir d’abord que, en latin, le mot Corpus est un nom neutre, soit une entité plutôt qu’une personne. Corpus met donc l’accent sur le groupe et sur la façon dont, au-delà des individualités, ensemble les danseurs font corps.

C’est dans cet esprit que Jean-Christophe Maillot a invité Goyo Montero à venir créer Atman, dont on avait pu voir en janvier 2018 une première ébauche interprétée par les jeunes candidats du Prix de Lausanne, Pulse (lire notre article).

A partir du concept hindou du « moi unifié au tout », le directeur depuis 2008 du Ballet de Nuremberg - également en résidence depuis 2019 auprès de la Cie Accosta Danza - a développé une pièce de groupe ambitieuse, à la gestuelle inscrite dans l’espace.

Vêtus de maillots rouge sang, les danseurs se meuvent à l’unisson, au sol ou debout, dans des ensembles à l’impeccable géométrie. Soulignée par la musique d’Owen Belton, la chorégraphie est assurément efficace, mais elle sacrifie la complexité des interactions personnelles à la beauté convenue des effets de vagues et d’alignements symétriques.

Galerie photo © Alice Blangero

Bien plus inventif, et nettement plus enthousiasmant, Core Meu a mis la salle debout dans une ovation finale amplement méritée. La pièce est née de la rencontre de Jean-Christophe Maillot avec le chanteur Antonio Castrignano, originaire des Pouilles, dont le  groupe met à l’honneur le répertoire traditionnel du Salento, notamment la fameuse tarentelle. Inspiré par ces compositions aux rythmes hypnotiques qui provoquent de véritables transes lors des fêtes de village du sud de l’Italie, le directeur des Ballets de Monte-Carlo avait concocté pour la F(ê)aites de la danse à Monaco, le 1er juillet 2017, une grande ronde nocturne et en plein air.

Le public, massé autour des danseurs comme dans une arène, vibrait avec ces derniers au son de la pizzica (un dérivé de la tarentelle née comme une antidote à la piqure - en italien pizzica - d’une araignée). Décidé à créer une pièce de groupe qui « donne de la joie », qui fasse « plaisir aux spectateurs comme aux danseurs », il a repris les mêmes ingrédients, mais en repensant les séquences et la scénographie pour les adapter à l’espace clos d’un théâtre. Installés sur un podium au centre du plateau, les musiciens mènent la danse et donnent le la, quarante minutes durant, d’un irrésistible déchaînement festif.

Galerie photo © Alice Blangero

Dans cette course frénétique, le chorégraphe a su ménager quelques respirations chorégraphiques et musicales. Il a ainsi demandé à Castrignano d’ajouter quelques mélodies au rythme plus lent, pour certaines d’influence orientale comme c’est souvent le cas dans cette région longtemps sous domination byzantine. Elles sont l’occasion de duos et de trios particulièrement séduisants où le vocabulaire classique, jusqu’aux pointes portées par les danseuses, se réinvente dans une version à la fois méditerranéenne et joyeusement populaire.

Tandis que les filles, en longues robes floues dans un dégradé de bleus signées Salavador Mateu Andujar, sont pure séduction amoureuse, les garçons, pantalon bleu, torse nu et virilité affichée, se livrent à une danse grecque qui rappelle à la fois les origines du Salento (autrefois province de la Magna Grecia) et la pièce du même nom de Maurice Béjart.

Jean-Christophe Maillot a en effet souhaité dédier Core Meu à ce chantre de la danse généreuse et accessible à tous. D’où quelques clins d’œil - les chaises, la danse masculine, les torses dénudés -, cette troupe à la jeunesse étincelante et ce sentiment d’allégresse communicative semblable à celui suscité jadis jusque dans les stades par le Ballet du XXe siècle.

Non seulement l’hommage est bel et - très - bien rendu, mais Maillot restitue à la danse sa fonction première, celle d’un bonheur jubilatoire et partagé. Bravo, et merci !

Isabelle Calabre

Vu au Grimaldi Forum le 27 avril 2019.

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