« Come Out » d’Olivier Dubois

Puissante, construite, répétitive, Come Out, la création d’Olivier Dubois pour le ballet de Nancy-Lorraine ne surprend pas. Elle possède toutes les qualités de l’œuvre du chorégraphe, avec la petite gêne que peut susciter celle-ci y compris quand on la connaît bien.

Lorsque, en 1828, Robert Brown constata ce mouvement de particules de pollen à la surface d'une eau au repos, il crut qu’une force vitale, biologique, animait les particules, avant de refaire l’expérience et de conclure qu’il s’agissait de physique pure, posant le principe du mouvement brownien. 

La mécanique de Come Out, la création d’Olivier Dubois pour le Ballet de Nancy procède d’une démonstration comparable, avec une certaine nuance, cependant. 

La machine expérimentale est pourtant bien posée et témoigne de la maîtrise du chorégraphe. Disposition : les 23 danseurs du ballet occupent tout l’espace matérialisé par un vaste carré d’un rose très pâle et nacré, la lumière force un peu les ombres. Tous campent une seconde légèrement pliée, le buste reposant sur un coude posé sur le genou. 

Répétition : un mouvement monte et s’amplifie à travers chaque danseur dans un unisson sans faille qui semble asservi à la lancinante transformation de la musique. Evolution : Ce motif, pour apparemment simple, construit à base d’une rotation du haut du buste suivi d’un geste des mains au niveau du bassin, s’avère plus complexe qu’il y paraît. Il offre l’opportunité d’accélérations, de décalages, de changements d’orientation, mais il faut plus d’un quart d’heure pour voir ces potentialités utilisées. Cette notion de durée n’est pas fortuite.

Come Out explore l’épuisement de la répétition. La pièce s’appuie sur une partition musicale du même nom de Steve Reich, assez courte (13 mn, durée que respecte Anne-Teresa De Keersmaeker quand elle l’utilise dans Fase en 1982), mais que le chorégraphe, par coupures et extensions, pousse à une heure. 

Or c’est exactement ce qu’Olivier Dubois avait déjà pratiqué pour Révolution (2009), pièce qui s’appuyait sur un Boléro de Ravel amplifié à près de 2 heures… Dans les deux cas, la répétition poussée même « artificiellement » (puisque c’est en dépit de la partition originale) jusqu’à une durée épuisante, vise à faire de la matière de l’œuvre une manière d’expérience physique… Façon de dire que Come Out appartient parfaitement à la démarche artistique d’Olivier Dubois. Avec une certaine nuance cependant. 

A savoir que si l’agitation et la fatigue participent, comme pour d’autres œuvres du chorégraphe, du dérèglement du mouvement, ici le mouvement d’ensemble ne perd jamais la parfaite cohérence de son projet global.

Le groupe peut se rassembler en masse compacte -cousine de celle grouillante d’Elégie (2013)- avant de se redéployer, la composition contrapuntique peut opposer un ensemble à la périphérie du groupe à son centre, des vagues construites en canon peuvent traverser la masse, une femme située en haut de jardin peut traverser la foule, tout cela dans une fougue et un emportement puissant, in fine, tout revient à l’état de stabilité initial… 

Pas de course à l’abîme laissant les corps pantelants et le groupe hagard de fatigue et de transe. Pas d’apothéose comme une résolution catastrophique. Come Out ressemble à une casserole d’eau rose que l’on regarderait du dessus. Lentement elle se met à bouillir et s’y forment ces mouvements apparemment sans logique mais que la science sait lire puis cela bouillonne et l’on y perd de vue la cohérence… 

Mais, l’énergie s’étant tarie, les mouvements se figent et le fluide revient à l’état initial. Rien de la cohérence ne s’est perdu. Cela tient de l’expérience de physique appliqué au ballet.

La structure en boucle pourrait donner l’impression que rien ne s’est passé, sinon que, le corps, dans le ballet, résiste, ce que trahit de minuscules indices d’humanité que l’on se prend à chercher du regard. Alors l’ambiguïté du projet en devient patente. Certes, la répétition et le principe de déphasage des sons jusqu’à l’abstraction relève bien, dans la composition musicale de Steve Reich, d’une volonté de protester contre une injustice faite à des militants pour les droits civiques aux Etats Unis, mais il est un peu abusif de s’en prévaloir dans le cas présent.

La construction angoissante à force de surenchère dans la répétition, la mécanique extrêmement contraignante de la construction, la structure fermée, peinent à constituer un manifeste pour la défense des individus. Ce Come Out, pour être une réussite formelle remarquable très courageusement défendue par une compagnie particulièrement investie, n’en laisse pas moins un étrange sentiment d’oppression, cependant…

En matière chorégraphique, le mouvement brownien est plutôt tendance Trisha qui, quoi qu’attentive plus qu’aucun à la structure, n’en oubliait pour autant jamais la résistance intrinsèque du vivant et la primeur de l’humain. 

Philippe Verrièle

Vu à L’Opéra de Nancy, le 14 novembre 2019.

Chorégraphe : Olivier dubois
Interprétation : Ballet de Lorraine / CCN 

Musique : Steve Reich, Come out - arrangements par Olivier Dubois et François Caffenne Lumières : Emmanuel Gary
Assistant artistique : Cyril Accorsi
Costumes : Atelier costume du CCN – Ballet de Lorraine

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