Clôture en « Turbulence » à June Events

Avec Monuments en Mouvement, Tatiana Julien réussit son pari de transfigurer le patrimoine.

La danse a été partout, ce soir-là, au Château de Vincennes. Dans chaque recoin, sur chaque surface ouverte. Et pourtant. « Cherchez les danseurs ! » dixit le faux guide touristique, son nœud papillon bien droit sur la chemise boutonnée avant de lancer la foule à l’assaut des escaliers du château. Et il n’avait pas tort. Souvent, la danse se dérobait, était furtive, se dissimulait, pour réapparaître dans le corps d’un.e autre.

Au fil de son long discours d’introduction, bourré d’explications concernant les casques à porter par chacun.e, les univers sonores, les groupes et les espaces, et en participant ensuite aux exercices sophrologiques de relaxation diffusées par wifi, on avait presque oublié qu’on était venu pour une « performance » chorégraphique. Et si c’était un stratagème ? Car une facette de la beauté de cette Turbulence était justement de tomber sur des danseurs par surprise et de se surprendre soi-même à se mettre à danser dans le Donjon du Château de Vincennes, un casque sur la tête.

Château transfiguré

La danse n’était ici pas (seulement) à regarder, mais (aussi) à ressentir: Un phénomène aussi épidermique et somatique que rétinien. Elle n’était pas spectacle, mais transformation du lieu, dans la perception des visiteurs, dans une qualité qu’on n’avait pas encore rencontrée dans les manifestations organisées par Monuments en Mouvement, puisque la liberté de s’approprier les lieux a atteint, ce soir-là, une qualité nouvelle.

Chaque partie devenait un paysage chorégraphique à sa façon, offrant une variété de perspectives et d’ambiances, du plus intimiste au plus vaste. Mais où étaient les danseurs ? Tout simplement: Partout ! Puisque les quarante amateurs portaient des casques et des vêtements de ville, exactement comme les spectateurs, toute personne croisée (ou presque) pouvait cacher un.e initié.e.

Galerie photo © Sun-A Lee et Thomas Hahn

Le Voguing comme épicentre

Du Voguing discret et percutant à la fois, célébré sur le pont du Donjon - comme on aurait autrefois installé un poste de garde - la danse faisait son épicentre, lançant ses ramifications jusque derrière les murs les plus épais. On la suivait ou on la surprenait, dans les galeries et les tourelles, les oreilles saluant partout de nouveaux flux musicaux ou bien des réflexions sur l’art et sur la danse (Isadora Duncan, Albert Camus, Marguerite Duras...).

En même temps on contemplait en plongeon des constellations chorégraphiques sur la pelouse des douves, ou bien des présences solitaires d’une danseuse dans la cour. Et sur le parvis se pavanait, sous une coiffe luxuriante, Aurore Godefroy telle une gardienne des lieux, comme si elle se préparait déjà, dans son costume de revue, à lancer une fête très, très house, dans la Sainte Chapelle. Le public cependant l’a faite attendre longtemps, voulant d’abord explorer toutes les parties du Donjon.

La Sainte Chapelle, un ballroom d’enfer

Quand la danse réussit à surprendre un lieu parce qu’elle peut émerger partout, elle en devient la nouvelle vérité. Là où il n’y a pas de scène, il n’y a pas non plus de spectateurs, mais une communauté. La Danse prend alors une majuscule et affirme sa liberté, devenant un vecteur de communication universel. C’est ainsi qu’elle a révélé, dans un second temps, la Sainte Chapelle comme un ballroom idéal, où la musique techno profita de l’excellente acoustique du lieu. Face aux vitraux, tournant le dos à l’autel, la fête prenait des airs de messe festive, comme pour un rite moderne et extatique.

Et même si l’on sait que dans un lieu et un cadre aussi officiel, la teuf n’est jamais qu’un renvoi aux vrais rassemblements, il faut ici reconnaître que le parcours à travers le Donjon et le parvis, l’accueil des teufeurs par Aurore Godefroy en véritable muse de cérémonie, les facéties d’une Tatiana Julien toute déchaînée sous sa chevelure méga-blanche, ainsi que les envolées de Voguing au sol de la Sainte Chapelle, ont su toucher et entraîner tout le monde au-delà du prévisible.

On a pu, en travers-dansant les lieux, glaner quelques pièces d’une exposition sur le graffiti politique et ses messages révolutionnaires. Et il a fallu se re-rationaliser pour en comprendre les raisons d’être dans ce lieu.

 La danse, elle, n’a besoin de se justifier nulle part. Elle s’adapte, elle révèle. On l’imagine sans problème s’emparer du Château de Versailles ou du  Mémorial de Verdun, et pourquoi pas de la lune ? Avec Monuments en Mouvement, elle ne cesse d’approfondir son dialogue avec les sites historiques, et on voit émerger, sans vouloir dénigrer d’excellentes réalisations dans d’autres pays, une nouvelle expertise française, liant la créativité des artistes à une politique culturelle qui constitue l’exception française dans le monde. Car les artistes sont drôlement efficaces pour assurer à la France sa soft power sur l’échiquier géopolitique.

Thomas Hahn

Performance vue le 22 juin 2018, Château de Vincennes dans le cadre de June Events

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