« Childs, Carvalho, Lasseindra, Doherty » par le Ballet national de Marseille

Le Ballet phocéen, en horde de marche, mimait les programmes du palais Garnier d’antan, divisant la soirée en trois-quatre brefs ballets d’autant de choréauteurs, mélangeant les styles sinon les genres, ménageant la chèvre et le chou. 
A voir (ou revoir) à Aix-en-Provence, le 28 juillet, dans le cadre du festival 
Un Air de danse.

Qu’y a-t-il de commun entre le néoclassicisme de bon aloi d’une Lucinda Childs, la pantomime à l’ancienne, façon boulevard du crime, de Tânia Carvalho, le voguing toujours en vogue, inoxydable et jeuniste de Lasseindra Ninja et la ballade irlandaise mâtinée gospel d’Oona Doherty ? Le seul commun dénominateur est qu’ils sont le fait de chorégraphes femmes – qu’ils vont dans le sens de l’histoire, renversent les quotas, lâchent l’ombre pour la proie. L’unité est de façade qui, en l’occurrence, se définit non de façon inclusive mais exclusive. Pas une once decontemporain dans ces morceaux choisis, si l’on considère que la danse contemporaine n’est pas synonyme de danse vivante.

Tempo vicino, de Lucinda Childs, s’appuie sur trois thèmes musicaux de John Adams, compositeur passé du minimalisme à son contraire, un trop-plein orchestral trahissant l’horror vacui. Huit interprètes, quatre femmes, quatre hommes, évoluent mathématiquement sur scène, devant un cyclo. Ils sont vêtus unisexe ; le rouge est de rigueur, qu’il soit cerise ou prune ; on joue sur le déséquilibre et une certaine asymétrie au niveau supérieur ; on mise sur le perpetuum mobile ainsi que sur le contraste coloré ; l’épaule et le bras gauche sont dénudés chez les unes : les jambes sont recouvertes d’un tissu plus sombre chez les autres.

La pièce fait partie du répertoire du Ballet de Marseille depuis plus de dix ans. Elle a été brillamment remontée et, il convient de le souligner, magnifiquement éclairée par Éric Wurtz. Les danseurs se jouent des difficultés techniques des deux premières sections dans lesquelles le langage académique domine. Ils rayonnent dans la troisième, gardée pour la bonne bouche. 

On ne sait pour quelle raison, d’ordre, selon nous, extra-chorégraphique – diplomatique, « Saison France-Portugal » oblige ou sentimentale, par goût personnel d’un des trois membres, sinon des trois – le collectif (La)Horde a mis l’opus de Tânia Carvalho, intitulé en anglais, comme si allait de soi, One of four periods in time (Ellipsis). Cette danse-théâtre désuète fait dans l’humour, dans un comique qui ne suscite ni rire ni sourire ; elle n’a rien de poétique ; rien non plus de politique ou qui puisse paraître dérangeant – manquerait plus que ça !

La pièce aligne exercices de style, velléités anecdotiques, grotesque sans objet. Elle est représentative, les danseurs ayant à incarner des caractères démarqués de la commedia dell’arte, ce qui ne nous rajeunit pas. Le plus étonnant a été pour nous l’accueil triomphal que lui a réservé le public. L’œuvrette, il est vrai, a été parfaitement exécutée par la troupe marseillaise.

La scène, jadis foulée par les divins chaussons de Pavlova, Karsavina et autres figures féminines comme Ida Rubinstein, ce plateau où nous avions vu Martha Graham venir saluer à l’issue d’une mémorable représentation de sa compagnie, en 1985, a été transformée en piste de danse, comme si la Gaîté lyrique ne suffisait pas à nos édiles. La scène simule le dancefloor, le temps que dure Mood de Lasseindra Ninja. Quoique le voguing, apparu dans les années 70, en même temps que le hip-hop, le punk, le disco, commence à dater, il ne figurait pas encore au répertoire de compagnies de ballet. C’est désormais chose faite, via la commande passée par le BNM à la mère de la Ninja House.

À propos de house, il faut reconnaître que la bande son déménage ! Les rythmiques, les riffs, les scratches et autres mixes de Boddhi Satva, Maboko Na Ndouzou, Djeff Afrozilla, So Blessed, Vjuan Allure, Heavy K, Gunsong, Janet Jackson, Throb revu par Gabber Eleganza, ça le fait ! Les lumières frontales mais sans agressivité du maestro Wurtz et les costumes somptueux, flashy, ultra-sexy d’Erard Nellapin ou d’un Thierry Mugler revisité par Casey Cad Wallader produisent leur effet.

Sans transition ou presque, après déshabillage, démaquillage, déperruquage par leurs collègues danseurs en réserve de la république, dans une mise en scène post-brechtienne, la troupe au complet, vingt danseurs en état de marche, munis de leur QR Code, reproduit de manière kaléidoscopique le solo déjàprogrammé en 2017 par Anne Sauvage, qui avait contribué à propulser L’Ulstérienne Oona Doherty dans la voie lactée de la danse hexagonale. Son Lazarus new-look, repris en canon par toute la compagnie, à la manière d’une messe pour le bon vieux temps (celui des premiers chrétiens, non encore des cathédrales), tient du ballet à la Ailey. Lazare, du coup, ressuscite également nos seventies.

La foule a adoré, crié au miracle, comme il se devait. Parmi les interprètes, nous distinguerons deux des plus flamboyants, Dovydas Strimaitis, pour la danse pure et Sarah Abicht pour son expressivité.

Nicolas Villodre

Vu le 16 juillet 2021 au Théâtre musical de Paris, Châtelet, dans le cadre du Théâtre de la ville hors les murs.

28 juillet à 22h au Parc Jourdan - Aix-en-Provence 
Festival  
Un Air de danse 
 

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