Chaillot 20-21, entretien avec Didier Deschamps

100 ans, une programmation très fournie et ouverte sur l’étranger… Didier Deschamps nous parle de la saison 20-21 de Chaillot - Théâtre national de la Danse.

Danser Canal Historique : La saison a pour titre « L’instant d’avant » est-ce en rapport avec la pandémie qui a bouleversé la vie du spectacle vivant ?

Didier Deschamps : Préparer une saison, ce sont des projections qui se font des mois à l’avance et la saison était bouclée, bien avant que nous ayons à fermer les théâtres, à faire et refaire, pour que nous décidions qu’il était temps d’arrêter une saison et de voir si par principe de réalité, nous aurions à opérer des changements, y compris de dernière minute. Tout d’abord, nous avons voulu être très en connexion avec de nouvelles générations, celles qui sont encore en train de se former, et peuvent donner des signes par rapport à la réalité présente, et à ce qui se construit pour l’avenir. C’est aussi que beaucoup d’artistes sont très prémonitoires, par rapport à ce qu’on veut traiter sur un plateau. Le thème de l’effondrement n’est pas apparu avec le COVID19, bien évidemment et beaucoup d’artistes travaillaient déjà sur ces questions. Mais, en ce qui concerne la programmation de Chaillot, il s’agissait d’explorer quels gestes, quels mouvements peuvent sortir d’une telle situation. Et je pense en particulier à Tatiana Julien avec AFTER que nous allons coproduire et présenter. Bien sûr, elle n’imaginait pas le COVID et pensait à des considérations environnementales très alarmantes et qui le restent, indépendamment du COVID. Mais d’autres spectacles s’en font l’écho, comme Le Chant des ruines de Michèle Noiret (lire notre critique) ou The TREE (Fragments of poetics on fire) de Carolyn Carlson qui est dans un moment très spirituel de sa vie et sent que nous traversons une période cruciale. Donc un certain nombre d’éléments m’ont fait penser qu’on était au bord de quelque chose.

Mais « l’instant d’avant », c’est aussi, pour un artiste, ce moment si particulier de bascule entre la coulisse et la scène. Et je ne connais pas un artiste qui ne passe pas par un instant de rituel quel qu’il soit. C’est un moment à la fois beau et très singulier que nous avons envie de signifier. D’abord à travers une série de photo de Grégoire Korganow, un très grand photographe, repéré lors d’une édition de Montpellier Danse, à qui nous avons demandé de préparer un « instant d’avant » avec les élèves du CNSMDP. Et puis ça nous a amené à réfléchir que le public vit aussi quelque chose de cet ordre même si c’est plus ou moins conscient, donc nous avons voulu proposer à ceux que ça intéresse, d’arriver un peu avant ou rester un peu après, pour assister à un moment qui tient d’une traversée et d’une mise à l’épreuve intime, solitaire ou partagée. Cela permet également aux artistes de développer d’autres choses qu’ils ont envie de mettre en œuvre et qui dépassent le spectacle.
 

DCH : On peut lire aussi dans votre programmation, une sorte de désir d’ailleurs, matérialisé par des temps forts consacrés à des artistes venus de l’étranger…

Didier Deschamps : Nous avons à cœur de proposer, quoi qu’il advienne, une saison forte, avec des artistes magnifiques, qui le cas échéant pourraient être empêchés de venir. Je pense bien sûr, à ceux qui viennent du lointain. Pour ma part, j’ai absolument voulu conserver l’invitation faite à ces compagnies. Autant en matière primeur, je suis pour les circuits courts, autant en matière scientifique ou artistique, je suis tout à fait contre le repli à l’intérieur de nos frontières. Et ceci même pour prendre en compte les différents risques qui surviendraient dans les mois qui viennent. Je trouve que c’est terrible de ce qu’on veut signifier d’un monde qui doit rester ouvert vis à vis de l’autre. Donc sur le principe, nous voulons affirmer que nous sommes en France et à Chaillot un lieu d’hospitalité, et que nous ressentons comme une chance d’être en dialogue avec l’étranger.

DCH : Pourquoi avoir intitulé ces focus sur la création étrangère « Scènes » ?

Didier Deschamps : Nous avions le désir d’organiser cet attrait pour le lointain à travers des systèmes que nous avons intitulé des « Scènes ». Parce que j’aime bien l’expression « Scènes » qui montre bien que nous parlons de spectacles qui travaillent sur un environnement et un contexte donné, même s’il y a des formes que l’on retrouve d’un continent à l’autre, mais quand même toujours avec une touche spécifique, une couleur, une façon de faire différente.

Donc Scènes d’Italie avec Salvo Lombardo qui propose Excelsior. À l’origine, c’est un ballet qui a marqué la fin du 19e siècle, avec vision très conquérante, et coloniale de la société. Il portait un questionnement sur l’Italie qui allait devenir fasciste et un certain nombre de représentations du monde qui peuvent faire écho à notre époque. C’est pourquoi Salvo Lombardo a souhaité la réinterroger. Qu’est-ce qui reste de ces réflexes, de ces pensées, à quoi ça peut conduire en termes terribles pour une société et un monde globalisé ? Je suis, par ailleurs, très heureux d’accueillir Aterballetto, une grande compagnie de répertoire, qui vient ici créer un Don Giovanni, vu par un chorégraphe suédois, Johann Inger, qui a envie de traiter ça de façon particulière.

Scènes d’Inde, nous permet de voir un duo d’un chorégraphe indien Akash Odedra avec un artiste chinois Shen Yuan Hu à Gémier, et sur le grand plateau A Passage to Bollywood qui fait référence aux films musicaux, avec beaucoup de danseurs, de musiciens et une scénographie grandiose. Ça peut paraître curieux à Chaillot de présenter un spectacle d’habitude diffusé dans un réseau dédié davantage au divertissement, mais la culture comporte aussi une telle dimension, qui d’ailleurs n’exclut en rien la profondeur ou la pertinence d’une démarche. Pour moi, cela s’inscrit dans notre volonté d’ouvrir sans cesse de nouveaux territoires et de nouveaux espaces. C’est un spectacle profondément festif, décalé dans le bon sens du terme, et qui propose une forme de danse très virtuose et très physique. Car ce que font les danseurs, à travers une histoire bateau, est littéralement époustouflant.

Scènes d’Afrique, me permet de rappeler que nous avons dû, hélas, annuler beaucoup de spectacles la saison dernière. Nous en avons reporté beaucoup quand c’était possible mais certains ont été annulés. Parmi ceux que nous avons dû reporter certains font partie de ces Scènes d’Afrique que nous allons retrouver dans la nouvelle temporalité d’Africa 2020. Ce sont des propositions très diverses qui mettent l’accent sur les artistes en provenance de 54 pays africains, avec une forte présence de la diaspora afin d’avoir un point de vue sur la création qui se fait par-delà les frontières, que ce soit, au niveau artistique, ou à celui de la réalité économique de ces pays. Enfin, Scènes australes, se prolongera à l’automne suivant avec de magnifiques compagnies d’Australie.

DCH : Au niveau de la programmation, quels sont vos axes privilégiés ? Diriez-vous qu’il existe une « ligne Chaillot » ?

Didier Deschamps : La création prend des formes multiples et le répertoire en est un socle incontournable, une terre fertile. Trois exemples : Angelin Preljocaj, va créer un Lac des cygnes, Dominique Brun qui affirme sa passion pour certaines périodes du patrimoine chorégraphique, revisite Bronislava Nijinska, à travers deux de ses œuvres phares : Les Noces, et Le Boléro. Pour ce dernier, elle a fait appel à François Chaignaud. Nous verrons comment elle a relu la partition et apporté sa propre vision puisqu’elle fait un travail d’historienne et s’entoure des meilleurs spécialistes.

Enfin, avec le Festival d’Automne, nous reprenons 10000 gestes, de Boris Charmatz, une forme d’inventaire du geste, du mouvement, comme s’il travaillait à partir d’un corpus de mots permettant la création d’œuvres nouvelles (lire notre critique). Nous présentons treize compagnies nouvelles à Chaillot. Mais ceci a pour corollaire d’être fidèles à certaines écritures et à certains artistes, car la culture chorégraphique, n’est pas un émiettement sans cesse renouvelé dont on perdrait la mémoire. Nous reprenons également la programmation des « réalités réinventées ». Il y a ceux qui ont été déprogrammés au dernier moment, tels AΦE, Adrien M. Claire B, mais aussi la création de Blanca Li, qui va convier le public au plus grand bal de Paris. Enfin, Pontus Lidberg, grande signature chorégraphique, dirige depuis quelques mois la le Danish Dance Theatre, à Copenhague, interrogera la question de l’hybridité entre le corps et la machine dans Centaur.

DCH : Chaillot Théâtre national de la Danse, c’est également une grosse activité de production. Qui sont les artistes que vous allez produire cette année ?

Didier Deschamps : Beaucoup. Nous coproduisons Salvo Lombardo, le Bal de Blanca Li, Boris Charmatz, Akash Odreda, AΦE, Angelin Preljocaj, HKC, Hafiz Dhaou Aïcha M’barek et Alexander Vantournhout, Pontus Lidberg, le Ballet Rambert, Tatiana Julien, Michèle Noiret, Nawal et Abou Lagraa, Dominique Brun, Olivier Dubois, Emanuel Gat, François Chaignaud, Carolyn Carlson, Leo Lerus, Robyn Orlin. C’est-à-dire la moitié. C’est une activité très importante et qui suppose beaucoup d’investissement et de mobilisation des équipes mais c’est ce qui caractérise un théâtre national. De ce point de vue, Chaillot a un rôle important et particulièrement dynamique pour favoriser la production des œuvres et leur diffusion. Idem pour les « Fabriques », qui non seulement mobilisent des budgets importants mais aussi toute la mise à disposition des studios, qui sont si essentiels pour le traitement de la danse.

DCH : La saison est également placée sous le signe de la jeunesse…

Didier Deschamps : Une attention particulière est portée à la jeunesse, que ce soit à travers la présence des élèves du CNSMDP qui vont participer à plusieurs spectacles et aux Journées du Patrimoine à Chaillot pilotées par Ousmane Sy. C’est aussi l’attention au jeune public, avec un spectacle comme TWICE, signé Hafiz Dhaou, Aïcha M’barek et Alexander Vantournhout, la programmation de jeunes chorégraphes, ou une démarche comme Urgence de la compagnie HKC avec la participation d’Amala Dianor, qui réunit des jeunes artistes performeurs de la banlieue lyonnaise dans un processus de professionnalisation, comme l’ont aussi expérimenté Abou et Nawal Lagraa, dans Premier(s) pas.(lire notre critique)

DCH : Les femmes sont très présentes dans cette saison…

Didier Deschamps : Il y a trente-cinq spectacles la saison prochaine et quarante-huit chorégraphies dont vingt-quatre signatures féminines singulièrement engagées sur des enjeux environnementaux, mais aussi sociétaux, comme celui de la migration, transposés bien évidemment en termes artistiques. Ils répondent toujours aux mêmes préoccupations, c’est-à-dire proposer au public une diversité d’expressions, de formes, d’esthétiques, mais aussi d’origines. Je pense par exemple à Mélanie Demers, qui, avec Danses mutantes interroge le sens d’une danse globalisée à travers différents continents et points de vue.

DCH : Vous commencez la saison le 14 octobre, mais le public pourra venir découvrir des artistes dès le mois de septembre…

Didier Deschamps : En effet, les plateaux, seront à la disposition d’artistes, avec toutes les équipes techniques, pour terminer les spectacles. Ils pourront y travailler le son, les éclairages, et avec l’atelier costumes de Chaillot. Le public sera invité, dans une jauge très réduite, à assister au travail en cours. Il ne s’agit pas de répétitions préparées mais d’un moment de création saisi au vol. Sont prévus Tatiana Julien, Arthur Perole, Emanuel Gat, Jann Gallois, Lia Rodrigues et d’autres artistes. La saison sera précédée d’une fête de la danse dans les murs et hors les murs que nous organiserons au moment des journées du Patrimoine, avec Jann Gallois, les élèves du CNSMDP, Ousmane Sy à l’extérieur, Emanuel Gat, Brigitte Seth et Roser Montllo-Guberna.

DCH : Enfin, l’événement de cette année à Chaillot, c’est son centième anniversaire. Comment allez-vous le célébrer ?

Didier Deschamps : Le 16 septembre, nous allons nous mobiliser pour accueillir ici un certain nombre de chorégraphes et de danseurs en collaboration avec le syndéac, pour poser les enjeux et les questions concernant l’écosystème d’une discipline artistique, et son éthique. L’occasion de réfléchir sur ce que veut dire le travail pour les danseurs et chorégraphes en période de COVID, s’appuyant sur l’envie de débattre entre eux. Ce débat s’inscrit dans une démarche plus globale, et concerne la profession dans sa globalité. A la suite de ce premier débat réservé aux professionnels, nous allons réunir le 21 novembre, avec le concours de News Tank Culture, une série de tables rondes pour débattre de sujets qui nous semblent très importants, pour dépasser un certain nombre de situations et une prise en compte plus importante la danse en général, et parler aussi d’un point de vue politique. Il me semble que la danse n’a cessé de progresser, de s’enrichir. Il me semble nécessaire de mettre un coup d’accélérateur car on ne prend pas suffisamment la parole dans le milieu de la danse. Je suis personnellement très heureux de savoir que la ministre viendra conclure cette journée et sera sans doute amenée à évoquer un certain nombre de réflexions. Voilà notre façon de célébrer les 100 ans que nous aurons le 11 novembre. Confié à Firmin Gémier, le premier Théâtre National Populaire à Chaillot est un fait culturel majeur. Le TNP, « Lieu de rassemblement du spectacle pour la foule », selon le terme utilisé à l’époque a été repris des années plus tard par Vilar et ses successeurs. Résolument nous avons voulu, pour ce centenaire, nous positionner en tant que lieu de la danse, même si originellement il a été consacré au théâtre. Nous n’avons pas souhaité développer d’actions commémoratives, mais dire que ce nous vivons aujourd’hui parle de notre futur. Le Grand Foyer sera baptisé Foyer de la Danse, c’est important les symboles.

Propos recueillis par Agnès Izrine

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