« Ce qui n’a pas lieu » de Sofia Dias et Vitor Roriz

Le Théâtre de la Bastille, avec l’Atelier de Paris, a présenté ce duo aussi dramatique que ludique, où les mots réparent les gestes et inversement. 

La poésie est, selon Sofia Dias et Vitor Roriz, qui citent le poète brésilien Manoel De Barros, le lieu où on évoque ce qui n’advient pas. D’où le titre de leur duo, et une intention affichée : faire du mouvement et de la parole un terrain de jeu des émotions. Et parfois, dans la poésie sonore par exemple, c’est le mot en tant que tel qui n’advient pas. Nous y sommes presque, quand Dias et Roriz se jettent dans une conversation, à corps et à cœurs perdus.

La source de leurs émotions est un trio : Diane, Actéon et les chiens. Depuis que le duo portugais travaille ensemble, et cela fait treize ans, un livre les accompagne, Le Bain de Diane de Pierre Klossowski. Actéon aperçoit Diane en train de prendre son bain. Ébloui par tant de beauté, il perd la capacité à parler. D’où sa transformation en cerf. Ensuite, les chiens… Mais le gore n’est pas de mise, même si Ce qui n’a pas lieu traite aussi d’effroi, autre séisme émotionnel qui peut secouer la capacité à articuler. 

Bribes de mots, lambeaux de gestes

Quand les mots ne parviennent plus à exprimer le ressenti, quand le langage commence à se désintégrer, intervient le corps. Dias et Roriz sont ici en conversation permanente, par bribes de mots et lambeaux de gestes, les uns tentant de recoller les morceaux des autres. Et le sens surgit, à chaque fois, grâce à d’âpres négociations avec le vertige, telle une silhouette qui perce le brouillard. 

Entre les phrases déchirées et les gestes à répétition, souvent à la lisière d’une animalité instinctive et pourtant très définie, Dias et Roriz trouvent pleins d’interstices pour glisser de l’histoire d’Actéon à leur propre relation. Ils peuvent se parler d’Actéon à Diane comme de Sofia à Vitor et prendre leurs présences conjuguées comme l’objet même de ce duo. D’où une distanciation ludique, sur une piste grise, posée en diagonale. Ils y montent et en descendent, balançant entre incarnation et regard sur eux-mêmes. 

La vérité surgit

« Je cherche un masque pour me voir nue », dit-elle. Ce masque, c’est le langage - tant qu’on le maîtrise - et bien sûr le geste qui l’accompagne, bien rodé et poli. Quand les deux tombent en lambeaux, la vérité surgit. Le sens de ce duo est là, dans le regard sur ce que les mots cachent tant que le vernis du geste de l’orateur est encore capable de camoufler les failles d’une narration ou d’un discours. 

Quand le masque tombe, nous sommes démunis. La nudité de Diane est à regarder comme une émanation de la vérité qu’il est difficile de regarder en face. Roriz et Dias ont créé ce duo, justement pour faire le point sur treize ans de relation, accompagnés du livre de Klossowski. « Je ne suis pas une figure mythologique », dit Sofia Dias. Et si chaque personne qui se présente sur un plateau, avait sa part de Diane, épiée par les Actéons de ce monde, sinon pire ?

Thomas Hahn

Théâtre de la Bastille, le 24 février 2020, manifestation #Danse à la Bastille du CDCN Atelier de Paris

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