« Casse-noisette » par le Ballet national de Chine

La Seine musicale a présenté en ce mitan d’automne présageant l’hiver une version chinoise du ballet Casse-noisette de Tchaïkovski, a priori et a posteriori, véritable curiosité esthétique.

Cocteau s’étant approprié le personnage du prestidigitateur chinois dans Parade (1917), on peut comprendre que les Chinois aient à leur tour détourné un ballet occidental comme le Casse-noisette de Tchaïkovski-Petitpa-Ivanov, pour montrer tout leur savoir-faire en matière spectaculaire. Il faut dire que le conte d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, Nußknacker und Mausekönig (Casse-noix et le roi des souris), ne tarda pas à être adapté : en français, tout d’abord, fidèlement, mis à part le titre (« casse-noisette » était sans doute moins connoté et sonnait mieux que « casse-noix » aux oreilles de Dumas) ; puis en russe, pour les besoins du ballet commandité par Ivan Vsevolojski à Tchaïkovski et Petipa (Ivanov ayant dû suppléer le chorégraphe malade).

Le « joujou extra » qu’est le casse-noisette dont les dents viennent à se briser suite à une mauvaise manip de la part du frère d’une ’héroïne au prénom virginal (Marie qui, entachée, devient... Claire), a un sens qui n’échappera pas à une lecture psychanalytique. Au grand dam de Tchaïkovski, les auteurs du livret ont simplifié le récit hoffmannien en trompe-l’œil et sucré, littéralement (= édulcoré et abrégé) les passages obscurs du conte – en particulier la narration qui s’y trouve enchâssée, l’histoire de la noix Krakratuk et de la princesse Pirlipate.

Plutôt que de moderniser l’affaire, comme l’entreprirent nombre de chorégraphes, de Balanchine (qui refusa le happy end infantilisant) à Mark Morris (qui, avec son Hard Nut, délocalisa l’action dans l’Amérique d’après-guerre tentée par toutes sortes d’expériences sexuelles), le Ballet national de Chine a tenu à en suivre la trame en y apportant, certes, quelque touche ou teinte extrême-orientale – la fête de Noël devient, par exemple, celle du Nouvel an chinois.

Galerie photo © D.R

Feng Ying, la directrice artistique de la compagnie, a voulu concilier les traditions d’une Chine pop, au sens maoïste du terme – elle-même ayant été distribuée par le passé dans la version dansée du blockbuster Le Détachement féminin rouge – et celles d’un néoclassicisme gaiement parisien démarqué de Béjart – la maîtresse de ballet avait d’ailleurs eu l’occasion de travailler avec lui. Nous n’avons cependant pas tout à fait été convaincu par le premier acte du spectacle qui a pour le moins tiré parti du support musical de l’orchestre Pasdeloup occulté dans la fosse.

Les danseurs, sauf exception, nous ont paru un peu tendres. La technique classique n’ayant rien d’inné, elle ne saurait résulter que d’une pratique d’un peu plus que des huit années requises par l’académie de danse de Pékin.

Heureusement est venu le deuxième acte et, avec lui, entre autres, la série de danses de caractère où tout le corps de ballet a mieux trouvé à s’exprimer. Les couleurs ont alors flamboyé, les costumes éclaté, les décors été réduits à la plus fine porcelaine – on a mis le paquet et les petits plats dans les grands. On a pressenti le feu d’artifice et son bouquet final. N’ayant plus à faire ses preuves en matière de mouvements classiques (port de bras, portés, sauts, équilibres, unisson, moelleux, fluidité, etc.), tout ou partie de la troupe s’est décontractée et a démontré son talent en bien des domaines techniques, en commençant par les acrobaties de la haute école circassienne de l’empire du milieu.

L’élégance était bel et bien là, plus uniquement à l’état virtuel. Dans des corps légers et longilignes qui se peaufineront en se musclant plus. L’orchestre a soutenu les danseurs, les a fait vibrer et briller. En définitive, les thèmes postromantiques de Tchaïkovski demandent peu à la danse, peu à la chorégraphie.

Nicolas Villodre

Vu le 24 octobre 2018 à la Scène musicale, Boulogne-Billancourt.

 

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