Cannes : Le Festival de Danse 2017

Dans cette dernière édition de Brigitte Lefèvre, tout se croise, tout se tient, de Don Quijote à Robyn Orlin.

D’ores et déjà tout le monde se pose la question : Qui succédera à Brigitte Lefèvre, directrice artistique des éditions 2015 et 2017 ? La démarche actuelle du Festival de Danse de Cannes est de ne pas confier plus de deux éditions à la même personnalité de la danse. On ne prétend pas ici en savoir plus que quiconque quant à la succession. Le rythme biennal laisse au public toute quiétude et lui permettra de savourer un festival joyeusement international concentré sur deux longs weekends, sans se poser la question de l’après.

Ballet, contemporain et hip hop - la trinité des expressions pratiquées mondialement - se partagent une programmation équilibrée et parfois en cheval sur plusieurs de ces disciplines. Car il serait aussi difficile de définir un spectacle de Jann Gallois ou d’Anne Nguyen de hip hop. Et on ne saurait dire si une Robyn Orlin nous présente, dans son solo pour Benjamin Pech, de la danse, du théâtre ou une sorte de stand-up comedy.

Julio Bocca, un Argentin à Montevideo

La grande surprise de cette édition est de toute évidence la présence, en première française, des Uruguayens du Ballet Naciaol Sodre de Montevideo avec une version de Don Quijote,  librement inspirée de Cervantès, dans une chorégraphie de Silvia Bazilis et Raúl Candal, d'après l'œuvre originale de Marius Petipa. Cette compagnie est dirigée par Julio Bocca qui est certes Argentin mais a accompli une carrière internationale au American Ballet Theatre, sans s’en arrêter là. Son « transfert » de Buenos Aires sur l’autre rive du Rio de la Plata a donné un nouvel essor au ballet national uruguayen.

Alessandra Ferri, de Bocca en Cornejo

A vérifier donc à Cannes où se produisent des retrouvailles qui ravissent Brigitte Lefèvre : « Il est plaisant de penser que cette édition 2017 réunit les deux partenaires idéals de l’ABT (American Ballet Theater) : Alessandra Ferri et Julio Bocca », écrit-elle. Encore faudra-t-il que Bocca, qui ouvre le festival, puisse  attendre Ferri qui présente, le second weekend, un programme de chorégraphies signées Herman Cornejo, Russell Maliphant, Angelin Preljocaj, Fang-Yi Sheu, Demis Volpi et Stanton Welch, qu’elle interprète aux côtés de Herman Cornejo, partenaire actuel de Ferri. Par ailleurs, Cornejo est Argentin, lui aussi. Comme Bocca, il est passé par les cases d’un triomphe au concours international de Moscou et d’une carrière à l’ABT. La Ferri garde le cap !

De Rome à Marseille

De Rome, Lefèvre convie Eleonora Abbagnato, qu’elle avait elle-même promue étoile à l’Opéra de Paris. Abbagnato dirige aujourd’hui le Ballet de l’Opéra de Rome et présente un programme consacré à Roland Petit, avec Carmen (1949), La Rose malade (1973) et L’Arlésienne (1974). Ce qui nous amène sur la côte d’Azur pour retrouver le Cannes Jeune Ballet pour lequel Paola Cantalupo a conçu un programme aux effluves de Santons, puisqu’il réunit, entre autres, l’une des premières pièces de Maurice Béjart, Cantate 51, et Prossimo d’Emio Greco et Pieter Scholten, les actuels directeurs du Ballet National de Marseille.

 

Oh Louis ! Voilà Robyn…

En ballet, tout est lié. C’est justement dans L’Arlésienne que Benjamin Pech est promu Danseur étoile par Brigitte Lefèvre, en 2005. Retrouvailles avec lui aussi, dans un solo auquel Robyn Orlin donne un de ses titres les plus longs : Oh Louis… we move from the ballroom to hell while we have to tell ourselves stories at night so that we can sleep… Quelles histoires ? Celle de Louis XIV et du Code noir, ici traitée sur le mode burlesque qu’on lui connaît bien.

Où Pech s’amuse à animer une soirée au contact direct avec le public, filmé et projeté sur un écran en forme de soleil qui surplombe la scène, alors que le plateau est couvert d’une énorme couverture de survie, à la démesure du château de Versailles (ou presque). Mais elle peut aussi nous donner à voir la mer (le bateau négrier entrera en scène peu après) ou se transformer en tutu. C’est juste une question d’éclairage ou de pliage. En tout cas, elle empêche de danser.

S’affranchir

Robyn Orlin continue donc de poser un regard critique et subversif sur l’Europe et son histoire (de la danse). Et Benjamin Pech, au micro et à la caméra, s’affranchit d’un héritage qui prive les danseurs de parole et qu’il a commencé à faire sauter dans Tombe de Jérôme Bel, sa dernière apparition sur la scène de l’Opéra.

A défaut d’avoir un roi soleil sous la main, le danseur étoile se plie avec gourmandise à l’exercice orlinien, comme avant lui danseurs sud-africains, hip hop ou autres. Pech filme les spectatrices voisines et en  convoque une sur scène pour une démonstration des positions des pieds dans le ballet, à l’aide de souliers bien en paillettes. Quant à l’Histoire, Benjamin Pech montre patte blanche alors qu’il n’est en rien responsable du fait que le Ballet de l’Opéra de Paris est toujours aussi blanc de peau qu’à ses premières heures.

Jann Gallois, aussi sait s’affranchir. Car ce n’est pas dans Quintette, sa toute nouvelle création, qu’elle dévoile ce qu’il y a encore de hip hop en elle. Sa plus grande production à ce jour [lire notre interview] est d’un style d’autant plus libre que la chorégraphe invente elle-même toutes les contraintes formelles et dramaturgiques qui construisent cette pièce, facétieuse et surprenante. Le fait de présenter dans la même soirée son duo Compact (créé en 2016) permet de saisir par quelles voies elle a commencé à bâtir un univers au-delà des genres.

De Carl Orff à John Cage : Explorer la musique

Quant à Anne Nguyen, comme Gallois une férue des mathématiques, elle ne cesse de chercher de nouvelles voies à l’intérieur du hip hop. En témoigne le très surprenant bal.exe [lire notre critique] où un orchestre jouant sur scène anime un bal drôlement mécanique. Le lien danse-musique est ici aussi vivant, organique et pourtant explorateur que dans l’excellent Professor, pièce fondatrice de Maud Le Pladec qu’on voit bien trop rarement. Si ce duo est intimiste, le spectaculaire ne manque pas, avec Carmina Burana de Carl Orff, dans la lecture de Brumachon Lamarche, dans une production unique avec l’Orchestre de Cannes, qui va secouer le Palais des Festivals.

Par ailleurs, dans le programme Cunningham du CNDC d’Angers, où Robert Swinston remonte Inlets 2 et Beach Birds, il est lui-même l’un des interprètes des musiques de John Cage. Ce qui lui demande une concentration qui le prive en partie de suivre le spectacle. Perte regrettable car Beach Birds en particulier offre un enchantement revigorant, capable de nous réconcilier avec tant et tant de méfaits des humains.

Et si de la volonté de Cunningham cette pièce n’était pas conçue pour transporter un message explicite de paix, d’écologie ou d’humanité, les évolutions politiques depuis sa création en 1991 lui confèrent malgré elle un statut de rappel aux valeurs fondamentales. En toute poésie.

Thomas Hahn

Festival de Danse de Cannes 2017, du 8 au 17 décembre

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