« BROTHER » de Marco Da Silva Ferreira

Marco Da Silva Ferreira, chorégraphe portugais, s’est inspiré de danses ethniques pour sculpter le mouvement étonnant de BROTHER.

BROTHER commence par un solo en silence si ce n’est le son de quelques pas pressés. Rapide, le buste désarticulé, il y a quelque chose de très libre et de très inouï dans cette gestuelle à petits pas pressés. Quelque chose de grotesque aussi. Ce n’est pas si loin de personnage de la Commedia dell’arte ou du mouvement de certains bipèdes, sauf sa mécanique bien huilée.

C’est suffisamment étrange et suffisamment complexe pour être saisissant. Bientôt le reste de la troupe rejoint notre homme avec une marche aussi bizarre que millimétrée, ponctuée par des secondes bien frappées, qui confèrent à l’ensemble une forme d’automatisation du geste. La mise en jeu des bras accentue d’abord l’aspect loufoque avant de se muer en démarche exagérée digne de Groucho Marx ou Picsou au choix !

Dans BROTHER les notions d’absurde et de travail se joignent et se conjuguent pour créer une gestuelle outrée et presque ridicule à force de décomposition, répétition et dissociations. Les unissons se disloquent et induisent une certaine drôlerie dans leur tribalité surjouée. Curieusement, on ne peut s’empêcher de penser aux spectacles de Marlène Monteiro Freitas et son expresssivité machinale et radicale, ou dans la façon de se peindre le visage, dans les a-plats uniformes des éclairages.

Dans BROTHER, c’est jaune ! Dans la gestuelle, elle-même, on retrouve aussi une sorte de contiguïté avec le chorégraphe Mozambicain Panaïbra Gabriel Canda, et avec Tânia Carvalho, portugaise elle aussi, pour la gestion du groupe. Il y a chez tous ceux-là un goût pour la répétition et la mécanique des corps comme facteur d’épuisement pour aboutir à une expression plus intense.

A quoi cela peut-il bien tenir ? À la langue ? Ou au kuduro ? Cette danse revendiquée par le chorégraphe comme source d’inspiration pour cette pièce, et dont la pratique s’étend en Angola, au Cap-Vert, au Brésil, au Portugal, au Mozambique et en Guinée Bissau (une danse qui aurait donc un rapport avec la langue, tout de même !). 

Pour revenir à BROTHER, après un duo d’hommes très étonnant, où l’on peut reconnaître ici et là l’influence du hip hop dans son vocabulaire, mais pas dans sa temporalité, à force de subtils infléchissements du même et d’un rythme électro au tempo impitoyable auquel personne ne peut échapper, les interprètes parviennent à une sorte d’individuation au sein même du groupe. Une drôlerie apparaît dans cette insistance qui joue certainement sur le comique de répétition mais également sur une forme d’autodérision qui fait que les interprètes sont à la fois totalement impliqués dans leurs corps tout en laissant poindre un doute dans leur expression...

C’est extrêmement brillant et captivant. Le spectacle finit en forme de carnaval ou de bacchanale époustoufants avant de disparaître comme dans un rêve. Impressionnant.

Agnès Izrine

Le 12 novembre 2019. Espace des Arts de Chalon-sur-Saône. Dans le cadre du Festival Instances.

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