Bouziane Bouteldja : « Réversible », l’islam, la liberté…

Une interview du chorégraphe qui partage la soirée Cités Danse Connexions avec Ousmane Sy et John Degois.

A Suresnes Cités Danse, Bouziane Bouteldja présente une version courte de son solo Réversible, une pièce sensible et engagée, dans le cadre du programme Cités Danse Connexions #1. Il en évoque ici les enjeux personnels et sociétaux.

Danser Canal Historique : De quoi est-il question dans Réversible ?

Bouziane Bouteldja : Le but de Réversible est de parler de la problématique du corps. Il s’agit de savoir comment le corps peut aider à soigner un traumatisme. Le titre a ainsi une signification concrète et optimiste. Ce spectacle raconte l’histoire d’un corps qui se libère d’emprisonnements multiples qui peuvent être liés à la religion, à une éducation qui empêche l’émancipation ou aux codes sociaux d’une communauté. C’est vrai pour le monde musulman, mais aussi pour les Chrétiens et dans le Judaïsme, et même chez les athées ! Partout la contrainte s’exerce sur le corps et le corps s’y habitue, mais à certains moments la pression accumulée a besoin de sortir. Dans la vie, la danse est aussi un moyen pour se libérer de ces tensions.

DCH : Réversible est un solo qui a pu provoquer des réactions fortes, et pas toujours agréables pour vous. Initialement vous avez déclaré : « Réversible parle des tabous, des religions, des interdits, de cette oppression, de ces vieilles traditions qui créent un environnement propice aux frustrations, aux violences morales, physiques et sexuelles ainsi qu'aux dérives extrêmes. » Ces extrêmes ont failli vous rattraper.

Bouziane Bouteldja : Oui, j’ai reçu des menaces, même de la part de personnes proches: « On va te casser la gueule », etc. Beaucoup ne comprennent pas ma démarche, mais se trouvent confrontés à leurs problèmes refoulés et ne supportent pas d’être remis en question. J’ai fini par me sentir assez seul dans mon combat et je voulais arrêter de chorégraphier. Même des amis qui sont d’accord avec ma démarche m’ont reproché d’avoir dit des choses trop ouvertement et de « faire le jeu des islamophobes », par exemple. Je parle pourtant de libération et d’amour de l’autre. Mais tout le monde ne veut pas l’entendre dans le spectacle.

DCH : Essayez-vous de convaincre votre public ?

Bouziane Bouteldja : L’artiste n’a pas vocation à proférer des vérités absolues. Il expose sa vérité personnelle. Il s’agit d’un point de vue à partir duquel on rencontre la question du vivre-ensemble. Je ne suis pas là pour dénoncer les choses, telles les causes de l’homosexualité refoulée ou de la pédophilie dans leurs liens avec la religion. J’ai créé ce solo pour dire ce que j’ai pu ressentir dans ma vie, ayant moi-même été victime ces phénomènes. Mais dans aucun cas je veux faire de la victimisation. Il faut se parler, et je tiens à proposer un échange avec le public après le spectacle, même s’il peut y avoir des tensions. Cependant, à Suresnes, dans le cadre de la soirée partagée, il ne sera pas possible d’organiser un bord de plateau.

DCH : Vous vous déclarez aujourd’hui athée.

Bouziane Bouteldja : Certains me prennent pour un anti-musulman. C’est faux. Pour avoir connu l’Islam de l’intérieur pendant trente ans, je sais qu’il véhicule des valeurs comme le respect de l’autre et le partage, et ce sont les mêmes valeurs que dans la culture hip hop. Mais nous avons besoin d’une pratique de l’islam dans la liberté de conscience. Au bout du compte, mon spectacle parle peut-être de ça. Mais je ne demande pas au public de partager ce qui m’anime. Je demande juste qu’on m’écoute et qu’on m’accepte pour ce que je suis aujourd’hui.

DCH : Aujourd’hui, généralement et tout particulièrement à Suresnes Cités Danse, le hip hop rencontre un public très diversifié et ouvert.

Bouziane Bouteldja : Justement, je me dis aujourd’hui que le hip hop a besoin de réfléchir à plus de sujets de société. Réversible est une pièce qui formule une critique profonde et il n’y en a pas encore beaucoup dans le hip hop, contrairement à la danse contemporaine ou au théâtre. Il va falloir que le hip hop aussi se positionne par rapport à des choses plus dures que peuvent vivre des pays ou des nations, au-delà des questions d’identité personnelle. Et puis, on n’a pas encore vu de spectacles où le hip hop mène une réflexion sur ces thèmes. Il y a du machisme dans le hip hop, du sexisme et de l’homophobie ! Je ne critique pas les chorégraphes, je pense juste que le temps est venu, grâce au succès général de la danse hip hop, et grâce au travail de beaucoup de chorégraphes. Je pense tout particulièrement à Mourad Merzouki et Kader Attou qui ont tant contribué à la reconnaissance du hip hop

DCH : Comment votre démarche est-elle reçue par vos proches, par exemple par votre mère que vous évoquez dans Réversible ? A-t-elle pu voir le spectacle ?

Bouziane Bouteldja : Ma mère est au courant du chemin que j’ai fait. Mais elle n’a jamais vu mon solo. Par contre, elle est la seule personne qui pourrait me convaincre de revenir dans l’islam. Elle croit profondément que mon salut et ma paix intérieure ne peuvent venir que de l’islam et elle a peur de ne pas pouvoir me retrouver au paradis. Aujourd’hui elle accepte que je n’adhère plus à la religion, mais elle pense que c’est une petite folie de jeunesse sur laquelle je reviendrai un jour. Ayant réussi à expliquer ma démarche à ma famille, je n’ai plus peur d’en parler à quiconque.

DCH : Pour Cités Danse Connexions, vous créez une version courte de ce solo assez complexe. Cela amène quels changements?

Bouziane Bouteldja : Je conserve bien sûr la thématique de la libération de l’émancipation. Mais on ne retrouvera pas les vidéos de la version longue, ni le sol réfléchissant. C’est une version plus condensée, plus centrée sur la danse elle-même où tout s’exprime par le corps.

Propos recueillis par Thomas Hahn

Cités danse connexions # 1
21 à 18h30, 22 à 15h, 23 janvier à 21h

Suresnes Cités Danse

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