Boris Charmatz : « Je dansais nu, la nuit, dans les studios de Nanterre »

Avec 20 danseurs pour le XXe siècle  et  A bras le corps, Boris Charmatz jette un double pont entre La Biennale de Danse du Val-de-Marne et l’Opéra de Paris. Interview.

Danser Canal Historique : A la Biennale, vous présentez 20 Danseurs pour le XXe Siècle, un projet qui a fait grand bruit quand vous l’avez introduit à l’Opéra de Paris en 2015. Est-ce chaque fois la même chorégraphie ou est-ce qu’elle change à chaque occasion ?

Boris Charmatz : Comme pour d’autres travaux en collectif que nous avons créés au Musée de la Danse, c’est un protocole de travail et je choisis les interprètes en fonction du lieu et du contexte. Nous l’avons par exemple présenté au MOMA, et la moitié des artistes étaient américains. A Berlin nous l’avons donné au Mémorial de l’Armée Russe et il y avait beaucoup de références à l’histoire et aux notions d’oubli et de victoire. A l’Opéra de Paris, tout était plus spécifique encore, puisque nous avons travaillé à partir du répertoire de la maison. Mais nous avons aussi invité des professeurs qui ont transmis, en quinze jours, du voguing et du krump à deux danseuses du Ballet de l’Opéra. Mais en général nous faisons venir des interprètes en fonction des circonstances.

DCH : D’où viennent les 20 Danseurs du MAC-VAL?

Boris Charmatz : Pour la Biennale du Val-de-Marne j’ai invité Ashley Chen qui a longtemps travaillé avec Cunningham à interpréter des extraits de son répertoire de Merce. Mais nous voulions, au MAC-VAL, présenter le microcosme parisien de la danse dans un dispositif développé avec l’équipe du musée. Mais nous travaillons à chaque fois sur les pionniers de la danse moderne, sur les années 1980 et 1990. Et nous essayons d’inclure le solo de Charlie Chaplin dans Les Temps modernes, et aussi Michael Jackson. Il y a des danseurs d’âges très différents, qui abordent la danse de manières très différentes.  Au MAC-VAL nous avons la chance d’accueillir Elisabeth Schwarz, grande spécialiste d’Isadora Duncan.

DCH : Sont-ils vraiment vingt ou est-ce juste un chiffre symbolique ?

Boris Charmatz : C’est à la fois symbolique et finalement assez stricte. Pour le MAC-VAL nous cherchions encore le vingtième danseur, et finalement ce sera moi-même (rires).  Mais parfois j’aurais envie que nous soyons vingt-deux. La proposition dure de trois à cinq heures et il y a des danses qui sont trop épuisantes pour une seule personne sur un temps aussi long. Si nous étions dix et que deux décident en même temps d’aller boire ou manger quelque chose, nous ne pourrions plus entretenir la flamme. Vingt, c’est le minimum !

DCH : Dimitri Chamblas fera partie des vingt au MAC-VAL. Allez-vous danser des moments d’ A bras le corps, votre duo fondateur ?

Boris Charmatz : A priori non, mais… à vérifier ! Le programme se précise, une fois que tout le monde est réuni sur place. Dimitri prévoit plutôt de danser du Mathilde Monnier, avec laquelle il a travaillé pendant longtemps, et je trouve intéressant que cette danse soit présente. En même temps je n’exclue pas totalement qu’il y aura aussi un moment d’A bras le corps.

DCH : Vous avez transmis vous-même A Bras le Corps à Stéphane Bullion et Karl Paquette de l’Opéra de Paris, et vous le dansez avec Dimitri Chamblas à la Biennale de Danse du Val-de-Marne, le 28 mars à La Briqueterie. Vous assurez en quelque sorte un lien entre le Val-de-Marne et le Palais Garnier, où vous avez-vous-même été formé, à vos débuts. Que représente pour vous ce retour à l’Opéra ?

Boris Charmatz : Karl Paquette était à l’Ecole de Danse de l’Opéra en même temps que Dimitri et moi. Ces danseurs étoiles ont un vécu très différent du nôtre et il est intéressant de voir comment ils s’emparent de la pièce. Ca ne se passe pas sans surprises pour nous. On pourrait caricaturer en disant que leur travail de présence est très différent du nôtre. Et puis, quand ils font nos tours en l’air qui finissent à genoux, ça n’a plus du tout la même signification! Pour nous c’est un effort périlleux, nous y arrivons à peine. Pour eux ça fait partie de l’entraînement quotidien. Mais avant tout il est émouvant de danser là où nous nous sommes rencontrés il y a plus de trente ans. Par ailleurs, c’est la première fois que nous pouvons voir la pièce de l’extérieur, et c’est en soi un choc pour nous!

DCH : Pourquoi un choc ?

Boris Charmatz : Le fait de transmettre nos gestes nous les fait aborder de manière beaucoup plus consciente. Jusqu’ici nous les dansions de manière plutôt instinctive, cette pièce est pour nous comme un vieux jean, elle fait partie de nous. De l’intérieur, c’est plutôt une histoire de corps avec leur vécu, vingt-cinq ans après. Ce sont des strates qui se sont accumulés. En transmettant la pièce nous voyons plus précisément comment elle est construite. Nous apprenons par, avec et sur notre propre manière de danser. Je me demande par ailleurs si cette aventure ne va pas transformer aussi la manière dont nous dansons nous-mêmes ce duo.

DCH : N’y-t-il pas quelque chose de votre formation classique qui résonne encore dans A bras le corps ? Si la pièce tient la route depuis un quart de siècle, ce duo tire peut-être quelque chose d’intemporel du fait que deux écoles s’y croisent…

Boris Charmatz : Tout à fait. Mais nous avions également déjà fait quelques années de formation en danse contemporaine, d’improvisation et d’impro contact au conservatoire de Lyon. Aujourd’hui ça m’intéresse de remettre les pieds dans cette maison qu’est l’Opéra pour un nouveau projet imaginé par Benjamin Millepied. J’y apprends aussi sur ce qu’on peut faire à l’Opéra et ce qu’on ne peut pas y faire et comment cette maison fonctionne.

DCH : Et quel regard portez-vous aujourd’hui sur vos jeunes années à l’Ecole de l’Opéra de Paris ?

Boris Charmatz : J’y ai passé trois ans et demi. C’est évidemment inoubliable pour moi, et c’était très, très dur. J’y ai appris à faire des choses que je ne voulais pas faire et à me déterminer et pourquoi je ne voulais pas passer ma carrière dans le ballet romantique et à faire de la pantomime. Mais on y passe beaucoup de temps pour apprendre à placer son bras ou son regard, et ça, c’est irremplaçable. Ca dépasse la technique classique. Disposer de tout ce temps pour la danse est un privilège que très peu d’écoles peuvent offrir.

DCH : A partir d’où vous est venu le désir d’aborder la danse autrement et de la poser autrement dans le corps et dans l’espace?

Boris Charmatz : On ne le sait jamais vraiment. Mais il y a sans doute l’influence d’une culture contemporaine: La littérature, le cinéma numérique… Mais je dirais que c’est tout de même aussi à l’intérieur de l’institution qu’une contre-culture se forge. Je me souviens d’avoir dansé nu, la nuit, dans les studios de Nanterre, au risque de me faire exclure de l’école. J’ai des souvenirs des solos que j’y improvisais et qui n’étaient sans doute pas extraordinaires. Mais il y a des choses qui ont germé là, y compris en opposition, en résistance. Mais notre vraie découverte de la danse contemporaine s’est faite à Lyon, quand Didier Deschamps en était le directeur. Cette période a été cruciale pour nous.

Propos recueillis par Thomas Hahn

20 danseurs pour le XXe siècle

Le 26 mars au MAC-VAL, 15h-19h

A bras le corps

Le 26 mars à La Briqueterie à 19h

 

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