« Borderlines » de Taoufiq Izeddiou

Les représentations scéniques réservées aux professionnels de la corporation sont l’équivalent des projections privées de films destinées à la presse. En mieux : en semi-présentiel, avec, sinon la déco, du moins des êtres humains à visage découvert, coupés du public, comme il se doit, par la rampe. Rien à voir, par conséquent, avec les retransmissions télévisuelles ou numériques. Ces monstrations confidentielles sont en elles-mêmes « limite », qui relèvent de la répétition générale dont théoriquement la critique ne devrait pas rendre compte. Mais, faute de grives…

Le thème de la nouvelle pièce de Taoufiq Izeddiou, dont le titre, Borderlines, nous est livré en anglais, évoque également cette notion de frontière, dans tous les sens du terme. L’auteur avoue se référer aux murs et autres obstacles visant à empêcher la migration de population – le mur entre les États-Unis et le Mexique, celui érigé entre Israël et les territoires occupés, celui qui, il n’y a guère, divisait l’Allemagne, etc. On sait que ce mot, au singulier comme au pluriel, peut aussi prendre un sens plus large, psychologique, spirituel, philosophique. Un des troubles de la personnalité répertoriés dès le XIXpar la psychiatrie était qualifié en Amérique de borderline, autrement dit « au bord de la folie. » 

Dès avant l’entrée des spectateurs conviés, un danseur se tient debout à l’avant-scène, côté cour, une partie de ruban de gaffer à la main, décollée ou non encore posée sur le PVC immaculé du tapis de danse. Cette « pose » symbolise la jonction et la disjonction des huit métrages de vinyle couvrant la scène en la réduisant à une forme géométrique carrée, elle-même entourée par un cadre d’environ un mètre de large d’espace libre. En un premier temps, isolément puis à deux et à trois, Moad Haddadi, Mohamed Lamqayssi et Hassan Oumzili arpentent en sens anti-horaire cette piste qu’ils ne peuvent ou ne veulent encore franchir. Leur gestuelle minimaliste, peu à peu, s’anime ; la marche fait place à la course ; le plateau devient petit stade d’athlétisme. Entrera en dernier, venue de jardin, la danseuse Chourouk El Mahati.

Depuis Botero en orient (lire notre critique), on a comme l’impression que Taoufiq Izeddiou est passé à la vitesse et au niveau supérieurs. Son style a gagné en profondeur, en précision, en simplicité, en abstraction. Saïd Ait Elmoumen a composé une bande son aux petits oignons qui a, avec les fondus lumineux et les changements de teintes, permis de distinguer différentes parties ou séquences d’un écoulement par ailleurs extrêmement fluide – on ne sent ni la durée de la pièce qui approche la petite heure ni de temps mort. Il faut dire que le casting est formidable, avec des interprètes issus de disciplines diverses – hip hop, gymnastique, acrobatie, danse contemporaine. Une fois franchi le Rubicon, les danseurs s’expriment, chacun à sa façon, en évitant tout effet attendu – les portés, les affrontements, les sculptures vivantes, les accumulations, l’unisson.

Le finale est sensationnel avec un soliste jouant le derviche, comme en état second, vêtu d’une chasuble dorée à capuche et la danseuse en ghawazi ou en bayadère, arborant une robe plissée d’argent, les doigts prolongés par de faux-ongles du même métal.

Nicolas Villodre

Vu le 18 janvier 2021 au théâtre Jean Vilar de Vitry.

Catégories: 

Add new comment