« Blablabla » par L'encyclopédie de la parole

Une danseuse épatante – Armelle Dousset – transmet au jeune public, dans la joie, un travail exigeant d'élaboration sur le sens des mots et des discours.

Depuis plusieurs années, l'Encyclopédie de la parole est un projet très reconnu, plutôt dans l'univers du théâtre. Il est porté en collectif, autour de Joris Lacoste. Il consiste en une gigantesque opération de collecte d'enregistrements de paroles, de toute nature. Ceux-ci sont ensuite savamment agencés, de sorte que sans que la parole recueillie soit altérée, il est permis d'y percevoir des résonances, des implicites, des hiérarchies, etc, dont la charge de sens déborde largement la seule intention consciente de l'énonciation initialement formulée.

Cette sorte de grand atelier de déconstruction du langage se traduit ensuite sous forme de performances, de spectacles, de conférences, de jeux, d'expositions. Blablabla en est la nouvelle occurrence, mise en scène par Emmanuelle Lafon (collaboratrice régulière de Joris Lacoste). Sa première originalité est que Blablabla s'adresse directement au jeune public. Quant au registre des enregistrements, rien de fondamental ne change dans le protocole habituel, sinon qu'il leur fallait appartenir à l'univers de référence d'enfants de 6 à 11 ans. Le spectre reste immense, pouvant aller des annonces SNCF diffusées dans les gares à des séquences de vidéo-games, en passant par une leçon à l'école.

Plus spécifique en revanche, le fait d'avoir fait appel à une seule actrice en scène pour dialoguer avec ces enregistrements. Cela favorise un attachement de l'auditoire à sa personne. Cette actrice est Armelle Dousset. Par ailleurs, contrairement aux usages les plus habituels de L'encyclopédie de la parole, cette artiste engage résolument son corps, mobile et expressif, sur le plateau. De quoi pôlariser l'attention, dans un cadre d'échange moins abstrait.

Or cette actrice est également danseuse (issue du CNDC d'Angers, de l'époque de la direction d'Emmanuelle Huynh). Elle a étudié le cinéma. Et elle est encore chanteuse, susceptible de se produire en concert. Si elle duplique ce qui vient d'être entendu en enregistrement, cette femme orchestre a néanmoins pour consigne de se tenir le plus proche possible du régime d'énonciation restitué. On n'est pas dans un one man show à gags, qui pousserait à la caricature des effets.

Une grande part de la dramaturgie de Blablabla revient surtout au montage lui-même des extraits, dont les brisures, les entrechocs, les fondus, les répétitions, suffisent à produire des effets de sens très dynamiques, ici teintés de drôlerie, là gagnés par un sens de l'absurde, ailleurs tentés par la saillie critique. Cela n'est pas mince.

Ne faut-il pas entendre certaines annonces répétées en boucle dans les stations de métro, principalement axées sur la sécurité et le contrôle, comme une forme de condtionnement des populations, qui n'aurait pas détonné dans 1984, le grand roman d'anticipation des sociétés totalitaires ? De cela, on était déjà convaincu. Mais Blablabla fait imaginer un hors champs, percevoir une tonalité, capter une intentionnalité, qui pour une fois extrait l'écoute d'un tel message de sa banalité routinière quotidienne, par laquelle on n'y prête plus attention.

Cela fait signe très fortement. On ne vient de relever qu'un tout petit exemple. Un autre : trente secondes de voix d'une maîtresse d'école dans sa classe, et c'est tout un théâtre que l'esprit se fait un plaisir de commencer d'imaginer. A ce jeu, l'abattage d'Armelle Dousset est impressionnant. En une heure de temps, sans le moindre répit, elle endosse quatre-vingt dix personnages successifs. D'un geste, d'un regard, d'un déplacement, d'une mimique, elle y instille un relief du sens qui créée la petite distance, le décallage, l'étonnement. C'est extrêmement tenu, pour produire un méta-discours qui ne doit pas assomer ou noyer son auditoire, et l'émailler d'un vécu souvent teinté d'humour pince sans-rire, l'air de rien, qui ne doit pas dériver en suite de numéros.

Voilà ce qu'un corps peut porter. Tout particulièrement ce corps de danseuse intégralement pétri d'impulsions et coordinations expressives. Les enfants s'en régalent. Les adultes s'y captivent. A ce compte, Blablabla remplit une mission formidable de salut public. A un enfant encore tout jeune, cette écoute peut suggérer que, bien sûr, telle impulsion (d'un jeu, d'une chanson, d'une émission de télévision, etc) produit tel effet recherché ; mais qu'au-delà de ce premier impact, cela s'irise d'échos, de retournements, d'ondoiements perceptifs, qui ne sont autres que les constituants du libre travail imaginaire du spectateur.

A ce stade, cela n'emprunte pas d'autres canaux que ceux d'une intuition qui, pour l'essentiel, échappe à la capture par la conscience. Il n'empêche. Cela opère. C'est furieusement intelligent. Sans rien perdre de distrayant.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 11 novembre 2017 au Centre Pompidou (Paris), dans le cadre du Festival d'Automne,

26 au 28 novembre à Choisy-le-Roi (Théâtre Paul Eluard)
4 au 9 décembre à Gennevilliers (TDG).

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