Biennale du Val-de-Marne : Oona Doherty crée « Lady Magma »

Un quintet au féminin pour revendiquer la liberté sensuelle et sexuelle : Retour aux 1970’s avec Oona Doherty.

Le féminisme est en train de prendre de nouvelles couleurs, et on s’en rend bien compte en rencontrant Lady Magma. Cette évolution se laisse peut-être résumer en se disant qu’à l’origine, le féminisme du XXe siècle mettait l’accent sur l’égalité des droits civiques, le droit à l’avortement et la reconnaissance des capacités intellectuelles et professionnelles, égales à celles des hommes. Le nouveau féminisme, dont se réclament de plus en plus de chorégraphes - dont désormais Oona Doherty - revendique le droit à la sensualité et à l’épanouissement sexuel sans que la femme soit un objet exposé au regard masculin dévorant. Lady Magma en est un résumé parfait.

En faisant référence au magma, la jeune shooting-star irlandaise évoque d’une part, le bouillonnement qui flirte avec un abandon du contrôle et d’autre part, la puissance d’une énergie libérée et libératoire. Rien de plus logique, se dit-on. Car la force éruptive, physique et vocale d’Oona Doherty est justement l’une des raisons du succès de ses pièces précédentes, Hope Hunt & The Ascension into Lazarus (2016) et Hard to be Soft : A Belfast Prayer (2017). On l’attendait donc au tournant, mais son choix fut de n‘apparaître qu’en prologue et de laisser le plateau à cinq performeuses qui font jaillir une énergie intime, sensuelle et ultra-féminine.

Hurler avec Oona

Il est vrai que l’énergie d’Oona Doherty est plutôt extravertie et combative, et elle le prouve une fois de plus, en apparaissant dans le hall, face au public, dans un rôle taillé sur mesure. Elle se tient debout, sur une table, dans une tenue abondante, richement parée et très baba-cool, pour une incantation hurlante et galvanisante, jusqu’à ce que les spectateurs se tiennent tous par la main. Après tout, on est venus pour vivre une nouvelle aventure dohertyenne et on est donc de bonne volonté. Dommage que l’énergie retombe aussitôt puisqu’il faut bien entrer dans la salle en passant par le contrôle des billets. L’institution résiste et même Oona Doherty ne la fera pas dérailler en quelques minutes, par un simple sermon…

A l’intérieur cependant, beaucoup est fait pour nous dépayser. Qui le souhaite peut s’asseoir au bord d’un tapis rond au dessin sinueux au dessin très 1970, sur lequel se dessine ce magma humain et furieusement féminin, composé de cinq performeuses vêtues de tissus scintillants, plongées dans une lumière dorée. L’ensemble évoque autant la danse orientale que Le Baiser de Klimt. Et justement, la danse orientale s’est affranchie des stéréotypes de la danse du ventre pour devenir un instrument de la découverte du corps et de l’épanouissement, au lieu de servir les fantasmes de spectateurs masculins. Cependant, les références d’Oona Doherty se situent plutôt en Irlande, du côté des rites celtes mais aussi dans le vaudou et avec ces femmes qu’on intitulait de « sorcières ». Le nouveau féminisme chorégraphique accorde une attention particulière à leur réhabilitation.

Happening

Lady Magma est un manifeste chorégraphique, un hommage au corps féminin, à ses sensations, ses fluides, ses contractions, un rituel tribal qui s’invente sous nos yeux, comme le revendiqua Doherty, lors d’un bref échange avec les spectateurs après la représentation. Cependant, les rituels ne s’inventent pas en une nuit, de même qu’on ne devient pas « sorcière » pour en avoir décidé ainsi. Un tel titre est l’aboutissement d’un long processus, fut-il attribué injustement par une gente masculine hystérique. Doherty nous convie ici à l’évocation d’un rituel à inventer, autrement dit à un happening. Celui-ci ne manque certes pas de densité visuelle et scénique, mais ne peut revendiquer la création d’une œuvre.

Les happening avaient leur rôle à jouer dans les années 1970 et dans l’espace public. Mais dans la boîte noire de l’institution culturelle de nos jours, un happening n’a pas grand-chose à raconter. C’est pourquoi le prologue performé par Oona Doherty reste la partie la plus pertinente de Lady Magma. Il faudrait juste que le spectacle continue dans la rue... En se coupant de l’univers qui lui a inspiré ses deux premiers succès, à savoir les rues de Belfast, Doherty perd aussi la subtilité et la dialectique qui ont enchanté Hope Hunt et Hard to be Soft. Elle y creusait les dessous des stéréotypes de l’hyper-masculinité en s’intéressant aux individus, sans tenir un discours didactique.

Les unissons de Lady Magma tombent précisément dans cet écueil et sont une façon de noyer le poisson de l’hyper-féminité, sans l’interroger, dans une simple revendication. Mais une revendication n’a pas besoin de se donner des airs de création chorégraphique. C’est dans son engagement universel et humaniste de Hope Hunt et Hard to be Soft que Doherty a su nous surprendre et nous passionner, avec des millefeuilles de regards et de sensations. Si Lady Magma nous offre une surprise, celle-ci réside en son simplisme artistique.  

Thomas Hahn

Vu le 4 avril 2019, à l'Atelier de Paris dans le cadre de la 20ème Biennale du Val-de-Marne

Coréalisation : Atelier de Paris CDCN et La Briqueterie CDCN

Chorégraphie: Oona Doherty

Interprètes: Aoife Mac Atamney, Louise Tanoto, Tilly Webber, Janie Doherty, Justine Cooper, Olwen Fouere

Son : David Holmes

Lumières et décor : Ciaran Bagnall

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