Biennale du Val-de-Marne : « L’Amour Sorcier » d’Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou

Pour sa première pièce avec musiciens, le couple tunisien s’associe à Jean-Marie Machado et son orchestre Danzas.

Quand la nuit se dissipe sur le plateau blanc, on distingue dix-sept silhouettes humaines. Progressivement la foule va se séparer en deux sphères distinctes, l’une entourant l’autre. A l’intérieur, un centre de gravité à la densité d’une étoile fixe. C’est l’orchestre. Autour d’eux, les danseurs, au nombre de six. Aussi vont-ils graviter autour des musiciens telles des planètes, et pourtant libres. Séparation et fusion ne sont plus qu’un seul et même phénomène et le partage circulaire du plateau s‘impose d’emblée comme une évidence. C’est assez étonnant en soi.

La surprise des unissons

Ce concert chorégraphique pour dix musiciens, une chanteuse et six danseurs, créé dans le cadre de la Biennale du Val-de-Marne, ne manque pas d’audace. Pour la première fois, Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou travaillent avec des musiciens sur scène, si on fait abstraction des deux spectacles précédents, où un DJ était présent au fond du plateau. Et pour la première fois, ils chorégraphient des unissons. Le virage est donc spectaculaire pour les fondateurs de la compagnie Chatha.

En la personne de Jean-Marie Machado, ils trouvent un allié passionné. Il y a dix ans, ce compositeur et chef d’orchestre fonda sa propre formation. Il l’appela Danzas, dans l’idée de créer un répertoire d’orchestre à partir des musiques de danse. Mais pas seulement. L’Amour Sorcier (El Amor Brujo) de Manuel de Falla est une suite musicale aux ambiances nocturnes, racontant une histoire d’amour, de jalousie, de revenants et de magie blanche ou noire. Et dans trois des treize mouvements, les titres évoquent la danse: Danse de la frayeur, Danse du rituel du feu et Danse du jeu d’amour.

Galerie photo © Laurent Philippe

Circulation agitée

Au centre, les musiciens créent une énergie de cohésion très compacte, observant les personnages à la manière d’un chœur antique. Autour d’eux, tout circule, au sens premier du terme, sur une orbite immuable. On trouvera difficilement une pièce de danse avec plus de tournoiement, sauf bien sûr chez les derviches tourneurs.

Mais la rotation quasiment permanente ne fait pas de L’Amour Sorcier une pièce monotone, bien au contraire. Loin de livrer une illustration ou un ballet-pantomime, tel qu’il était prévu par Manuel de Falla (mais on était en 1915), la danse rebondit sur les constellations et motifs d’une histoire d’amour où se croisent divers éléments d’un rituel imaginaire.  La passion partagée pour un répertoire de légendes populaires l’emporte sur l’argument et rend cette danse plus dramatique que narrative.

C’est par les énergies et les ambiances que nous sommes bel et bien dans cette Espagne profonde de Bernarda Alba, l’héroïne de Lorca, des traditions et d’un certain obscurantisme. Sur leur chemin de rotation antihoraire autour des musiciens, rarement interrompue, les interprètent incarnent ou croisent l’être aimé, des bals, des fantômes ou autres liaisons dangereuses et bien sûr des magiciennes aux gestes ténébreux et expressionnistes. L’ivresse et la tendresse se superposent comme l’or et le noir des très beaux costumes signés Aïcha M’Barek.

Suspensions vertigineuses

A l’instar de différents mouvements de l’œuvre musicale de Manuel de Falla et Martinez Sierra (livret), ici proposé dans les arrangements contemporains signés Jean-Marie Machado (présent en tant que chef d’orchestre et soliste au piano), les danses se nourrissent autant d’éléments traditionnels que de l’avant-garde du XXe siècle, et notamment d’un souffle de Stravinski. D’où la complicité et la profondeur des deux, jusque dans les suspensions entre les mouvements qui donnent à sentir les abîmes du cœur amoureux, des royaumes des ténèbres et du monde, en même temps que les vertiges de la rotation permanente et de la suspension au-dessus du vide lient cette lecture de L’Amour Sorcier au Boléro de Ravel, composé une décennie plus tard.

Galerie photos © Laurent Philippe

Reste que M’Barek et Dhaou auraient pu aller bien plus loin en variant les lignes de fuite et de force autour des musiciens et au-delà d’eux. Le centre de gravité devrait changer de main au moins une fois, et le spectateur doit faire appel à son imagination pour voir la sphère circulaire du centre tourner à son tour ou éclater carrément. On ne refuserait pas une dynamique scénographique supplémentaire. Mais c’est aussi une question de moyens financiers.

Les interventions de la chanteuse Karine Sérafin et de certains musiciens, notamment du saxophoniste Jean-Charles Richard auprès des danseurs ont d’ores et déjà acquis une densité et une véracité formidables. Et nous n’en étions qu’à la soirée de création ! Au bout du compte, L’Amour Sorcier possède de nombreux atouts pour marquer la mémoire de ceux qui voient ce spectacle et pour poser, par son audace et son originalité, un véritable repère dans le paysage chorégraphique.

Thomas Hahn

20e Biennale de Danse du Val-de-Marne, Le Perreux, Centre des Bords de Marne, le 9 avril 2019

Prochaine représentation dans le cadre de la Biennale de Danse du Val-de-Marne : Samedi 13 avril à 19h, Théâtre Louis Aragon (Tremblay-en-France)

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Image de preview © Blandine Soulage

Compositions et arrangements Jean-Marie Machado pour l’Orchestre Danzas

Chorégraphie, mise en scène et scénographie : Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou

Musiciens de l’orchestre Danzas : Jean-Marie Machado (piano), Cécile Grenier et Séverine Morfin (violons altos), Guillaume Martigné (violoncelle), François Thuillier (tuba), Didier Ithursarry (accordéon), Jean-Charles Richard (saxophones), Élodie Pasquier (clarinettes), Stéphane Guillaume (flûtes), Stracho Temelkovski (percussions), Karine Sérafin (voix)

Danseurs de la Cie CHATHA : Johanna Mandonnet, Sakiko Oishi, Marion Castaillet, Gregory Alliot, Fabio Dolce, Phanuel Erdmann

Créateur lumières : Eric Wurtz

Costumes : Aïcha M’Barek

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