« Bérézina » de David Wampach

Les Rencontres chorégraphiques ont ouvert avec un rite endiablé, où la peinture colmate et sublime les fissures de nos solitudes.

Un chorégraphe est toujours un dessinateur, peintre ou plasticien travaillant sur une matière vivante. Chez beaucoup d’entre eux, l’inspiration du plateau va de pair avec une production visuelle ou plastique. Pour prendre les exemples les plus connus, citons Preljocaj, Nadj, Papaioannou et autres Jan Fabre qui éditent ou exposent leurs œuvres, ou encore Christian Rizzo qui les intègre dans ses scénographies. Pour David Wampach, la peinture est, depuis la création d’Endo [lire notre critique], une matière première. Dans ce duo, le contact direct entre le corps et la matière pigmentée revisite l’histoire de la performance. Dans Bérézina, le corps transfiguré invite à une traversée du miroir parfaitement troublante.

Le miroir est ici bien plus qu’une métaphore. Dès le début, il est là, en fond de scène. Avant même que la première danseuse entre, il renvoie au public une image brouillée, tel un tableau impressionniste, où ne restent que des taches de couleur diffuses. Quand les interprètes se relayent au cours du spectacle, le vacillement des paravents réfléchissants crée parfois l’illusion d’un sol tremblant sous leurs pieds. Tantôt réfléchissants, tantôt transparents, les parois peuvent aussi avaler un.e interprète comme lors d’une plongée dans l’eau. Tout est donc fait pour, littéralement, brouiller les pistes entre le réel et un monde indéfini, indéfinissable et incertain. Ce monde imaginaire et improbable n’est connu que de ces êtres dansants qui se transforment sous nos yeux, d’humains en shamans, apparemment dotés de capacités venant  d’un monde parallèle.

Vaudou contemporain

Bérézina enchaîne les solos, mais chaque interprète se meut à la fois dans l’ici et maintenant et dans un ailleurs culturel, fantasmagorique ou sexué. De ce franchissement des frontières physiques et mentales, la transe est le premier allié, et la peinture en est l’expression, autant que la danse. D’un geste chorégraphique aussi dynamique que ritualisé, les corps des solistes en piste sont progressivement recouverts de peinture par les autres danseurs. L’hyper-masculinité, actuellement débattue et dénoncée dans de nombreux spectacles de danse, sied ici très bien à l’interprétation féminine - à condition qu’une différenciation entre hommes et femmes y soit encore valide. Cela n’est pas certain. Bérézina remonte à la source d’une énergie occultée et conduit à un carrefour des civilisations et des époques, des « genres » et des rêves de transcendance.

Surgissent des tableaux primitifs qui rappellent en même temps les tenues en color blocks, très populaires entre autres chez les adeptes de la danse jumpstyle, et bien sûr le maquillage des supporters sportifs. Les visages se couvrent de peinture blanche ou colorée, parfois doublée de paillettes, évoquant les vanités ou bien les revues parisiennes, voire un défilé de carnaval tropical. D’une puissance de plus en plus éclatante, le maquillage révèle le lien entre les formes contemporaines d’une transe collective - on pense à ceux qui forment des cercles en plein clubbing - et une cérémonie vaudou. En amenant celle-ci sur un terrain contemporain, Bérézina fait jaillir des fulgurances saisissantes qui permettent aux spectateurs de comprendre la puissance des rites shamaniques.

 

La peinture est ici un véritable fétiche qui révèle les désirs des teufeurs et krumpeurs de notre temps. A certain.e.s, il ne manque qu’un masque et une forêt vierge pour exciter les adeptes de l’anthropologie visuelle.  En effet, Wampach ouvre ici la porte à une ethnologie chorégraphique fictionnelle.

Méga-Faunes

Mais Wampach et ses danseurs parsèment le spectacle également de quelques grands jetés et autres liens à l’histoire de la danse. En faisant circuler une énergie corporelle et sexuelle brute, Bérézina donne une idée de l’effet produit par Nijinski et son corps peint, il y  a un siècle, dans le personnage du Faune. Aussi les créatures de Wampach sont-ils les méga-faunes de nos désirs de transe collective. Et pourtant, chacun.e danse ici seul.e ! Une contradiction ? L’intelligence de cette pièce est justement de ne pas se contenter de mettre en scène le danser-ensemble, mais son absence et donc le désir de celui-ci.

Car autant qu’ils se laissent emporter par leurs élans, autant qu’ils s’imbibent de leur créativité cinétique, les six chamanes dansent aussi - certains plus, d’autres moins - de terribles solitudes et inassouvissements. L’unique fois où l’un d’entre eux se tourne vers un autre, en bord de piste, pour l’inviter à partager une danse, le refus est cinglant. Car les danses de Bérézina ne tolèrent guère de partager le plateau et la vedette. Plutôt, elles seraient en compétition, comme dans un défi côté hip hop.

Bérézina, c’est l’animalité sauvage de six Narcisse perdus en eux-mêmes. La succession des apparitions les unes plus folles que les autres n’est pas sans nous rappeler Les Rois de la piste de Thomas Lebrun [lire notre critique]. Mais cette pièce-là est joyeuse et festive. Chez Wampach, la plénitude de la fête révèle certains abîmes, même s’il drape l’exubérance d’une osmose jouissive entre costumes et body-painting.

Bérézina amène le spectateur à la racine des cultes et au croisement des tendances les plus importantes du paysage chorégraphique actuel : Primo l’adaptation pour la scène des danses sociales actuelles et des traditions festives, deuxio la remise en cause des rôles de genres et tertio la quête permanente de rituels actuels à partager pour reconstruire une communauté, tout en laissant les singularités s’exprimer librement. Cette Bérézina est une victoire éclatante !

Thomas Hahn

Vu aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, le 17 mai 2019, Nouveau Théâtre de Montreuil

Chorégraphie : David Wampach
Danse : Régis Badel, Maeva Cunci, Lorenzo de Angelis, Ghyslaine Gau, Lise Vermot, Mickey Mahar
Conseils artistiques : Dalila Khatir, Tamar Shelef, Jessica Batut, Marie Orts
Costume-maquillage : Rachel Garcia
Lumière : Patrick Riou
Son : Yvan Lesurve

En tournée :

22 juin 2019, Festival Uzès danse

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