« Bells and Spells » de Victoria Thierrée Chaplin

Dans la famille Thierrée, je voudrais la fille. Dans la famille Chaplin, je voudrais la petite-fille. Aurélia est l’une et l’autre. À la fois espiègle et clownesque comme son père Jean-Baptiste, ondoyante comme sa mère, Victoria – et grand-père Charles. Bells and Spells, une pantomime signée de la mère, créée l’an dernier à Spolète, donnée chez nous à l’Atelier, nous téléporte au temps du muet, celui où le geste devait tout dire. Les éléments burlesques sont bel et bien là mais esquissés, estompés, pour la forme. La malice de l’interprète principale, Aurélia, si malice il y a, est somme toute bénigne. Certes, son personnage, hors-la-loi, n’est pas tout à fait celui du tramp jadis sublimé par Charlot mais plutôt d’une élégante bonneteuse aux prises avec l’animation surprenante du butin.

La révolte des objets entraîne le spectateur dans l’univers de Prospero, celui de la magie blanche, de la métamorphose, du théâtre du Globe. Nous sommes « de l’étoffe dont sont tissés les rêves et notre petite vie est enveloppée dans un songe ». À peine sortis du monde où la vie est moins chère, du métro Anvers, avec dans les oreilles le message enregistré : « Attention ! Des pickpockets peuvent être présents à bord de votre train. Nous vous invitons à veiller à vos effets personnels », nous plongeons chez Charles Dullin, chez Robert-Houdin, chez Georges Méliès. Par endroits aussi, chez Leopoldo Fregoli. La scène inaugurale est celle d’une salle d’attente où les acteurs nous tendent un miroir et jouent aux chaises musicales sur un quadruple siège de vieux ciné qui lui-même fait des siennes, prenant son autonomie.

Dès lors, tout s’enchaîne, dans une logique capricieuse, sur des airs du bon vieux temps, des tangos et des blues essentiellement. Les décors sont mobiles, changent à vue, aidés par les moyens mécaniques les plus simples, des câbles, des roulettes, des machinos en chair et en os. Notre Alice est passe-muraille, transformiste, affairée et à l’affût de babioles à subtiliser. Son alter ego, l’excellent Jaime Martinez, à la fois danseur et acrobate, Valentin désossé tragi-comique, lui donne la réplique gestuelle dans un tango traditionnel puis déstructuré et des pas de deux de style plus néoclassique chorégraphiés par Armando Santin. La danse est présente d’un bout à l’autre de Bells and Spells, non seulement comme un élément transitionnel de plus mais comme mode d’agencement de la pièce.

Les effets sont obtenus par des moyens « analogiques », physiques, optiques, lumineux (cf. les éclairages millimétrés de la bien-nommée Fiametta Baldiserri et de Nasser Hammadi), avec des bouts de ficelle, sans du tout le recours au numérique où à ce qu’il est convenu d’appeler la « technologie ». Les trucs, les apparitions-disparitions-substitutions, les fonds et fondus au noir, les miroirs aux alouettes et autres trous noirs où l’héroïne s’égare sont certes connus, répertoriés, expliqués depuis lurette mais ils produisent toujours leur mirage. La durée idéale du spectacle, la poésie obtenue avec des presque riens, de l’huile de coude et de la machine à coudre, la grâce d’Aurélia ne peuvent que toucher même les cœurs les plus endurcis.

Nicolas Villodre

Vu le 9 mars 2019 au Théâtre de l’Atelier, à Paris.

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